Entretien avec Deejay Irie

A l’occasion de la sortie de sa nouvelle mixtape, « Hectic Eclectic vol.03 », le Révérend a croisé la route de Deejay Irie. Entretien avec ce fort recommandable manipulateur de microsillons venu des Pays-Bas, où il est question de musique, de Deejaying et de fin du monde …

Trendhustler – Pour commencer Irie prenons des nouvelles récentes, tu étais à Bruxelles le week-end dernier, comment s’est passée cette soirée ?

DJ IrieEn effet, je suis passé Bruxelles pour jouer dans une soirée organisée par un ami à moi, mais pour être honnête c’était plus une soirée Zumba et Reggaeton et j’ai vite senti que je n’avais pas grand chose à faire sur le line up (rires) ! J’étais supposé être la tête d’affiche mais je leur ai dit franchement que si je jouais je risquais de casser la soirée dans la mesure où je n’ai ni Zumba ni autre truc du genre …

Comme je l’ai dit c’est un très bon ami qui organisait cela et j’ai passé un excellent week-end en sa compagnie mais c’est le genre de soirée où je n’ai pas envie de remettre les pieds (rires) !!

TrendhustlerOn te reçoit à l’occasion de la sortie de ta nouvelle mixtape, le troisième volume de ta série « Hectic Eclectic » qui sera disponible en ligne dans la semaine, est-ce que tu peux nous parler de cette série, en particulier de ce nouvel opus ?

DJ Irie – C’est une suite à mes deux mixs précédents nommés « Hectic Eclectic ». Le premier date de 2008. C’était un mix que je jouais en live dans les soirées, une quarantaine de minutes 100% vinyle. Ça marchait toujours assez bien en live et j’ai donc décidé de l’enregistrer.

C’est à peu près la même histoire pour le deuxième sinon que j’ai beaucoup fréquenté les magasins de disques pour le construire. J’étais aux États-Unis avec ma copine, un voyage pour fêter nos dix ans de relation et j’ai passé la majorité du séjour chez les disquaires. Ça ne lui a pas trop plu d’ailleurs (rires) …

Enfin pour le troisième, ça a commencé par un set que j’avais travaillé pour une prestation dans une radio, sauf que le jour où j’étais supposé jouer je n’ai eu aucune nouvelle des responsables de l’émission. Je me suis vraiment demandé ce qu’il se passait … En tous cas ça ne s’est pas fait mais j’avais toujours ce mix d’une heure que j’avais monté et je le trouvais plutôt bon, j’ai donc décidé d’en faire un nouveau volume de « Hectic Eclectic ». Tous les mixs de cette série sont d’abord des sets live auquel je rajoute quelques éléments en production ensuite pour les rendre meilleurs.

TrendhustlerLe premier mix faisait 1/2 heure, le deuxième plutôt 45 minutes, le nouveau une heure … à ce rythme là le volume douze sera un mix de quatre heures !

DJ Irie – Je ne sais pas, peut-être (rires) !! A un moment, le mix faisait presque deux heures mais j’ai pensé, non, gardons ça pour un volume … six !?

TrendhustlerAu départ ces mixs sont tous réalisables sur scène, c’est important pour toi d’être capable de les jouer en vrai ?

DJ Irie – Oui, je crois que c’est important. Le Deejaying correspond à une culture pour moi et j’ai travaillé dur pour arriver à mon niveau. Je vois plein de gens tricher dans leurs mixs. Il y a plein d’excellentes mixtapes qui sortent mais quand tu vois le gars jouer en live c’est tout pourri. Ce n’est pas honnête pour le public !

Et puis c’est un meilleur challenge pour moi. C’est bien quand tu as une mixtape avec dix pistes de scratch complètement folles qui rendent le truc très complexe mais tu dois avant tout être capable de le reproduire sur scène. C’est quelque chose que je prends très au sérieux.

TrendhustlerC’est une façon de penser qui résonne comme un écho de la culture Hip Hop classique, est-ce que tu te sens proche de la philosophie Old School, du 100% vinyle par exemple ?

DJ Irie – Ce n’est pas qu’une question de support ou de culture du vinyle. Mes mixs « Hectic Eclectic » sont construits ainsi mais je joue aussi du Dubstep par exemple et là je n’ai aucun disque, ce n’est que du support digital. Donc oui, j’aime défendre ça mais d’un autre coté je ne suis pas un puriste. Au fond, je crois que je vieillis tout simplement (rires) ! Je vais avoir 33 ans cette année et je viens donc de cette époque où il fallait travailler dur pour être créatif, il n’y avait pas toutes les possibilités qu’on a maintenant. C’est ce que je veux continuer de représenter.

TrendhustlerVoilà une quinzaine d’année que tu es DJ, ton parcours contient quelques titres dans les compétitions turntablistes, quelques belles dates aussi, depuis 2006 tu travailles avec une compagnie de théâtre (Ish), tu développes depuis quelques temps un projet avec de la vidéo … est-ce important pour toi d’être plus qu’un DJ ? Une manière de faire la différence ?

DJ Irie – Je crois, oui. Mais ça s’est fait comme ça. Dans la soirée dont on a parlé tout à l’heure, il y avait de très bons DJ’s, mais ils étaient seulement des DJ’s. Dans ma famille il y a toujours eu des artistes : ma mère est peintre, mon père aussi, il est également sculpteur. J’ai grandi entouré de gens créatifs. Ce qui compte pour moi c’est moins le résultat que le développement du projet, c’est tendre vers quelque chose de différent ou d’inédit. Je me souviens d’une interview de DJ Cash Money où il s’interrogeait sur comment réussir à être différent. Je crois que j’y pense aussi beaucoup. Parfois c’est synonyme du fait que des gens n’aiment pas ce que je fais, mais ça me va. Tant mieux si tu aimes mon travail mais sinon, c’est juste que je ne suis pas ton genre, point.

TrendhustlerSelon toi, n’est-ce pas suffisant d’être DJ en 2012 ?

DJ Irie – Je suppose que ça peut suffire, mais ce n’est pas ce que je veux. Je trouve que ce n’est pas un défi suffisant. Il y a déjà assez d’excellents DJ’s en activité, sans compter que ton petit voisin de cinq ans peut devenir DJ. Ou le gamin de 17 ans, là, au coin de la rue, il a deux platines CD et lui aussi est DJ. Tout le monde est DJ ! Moi même je m’appelle ainsi parce qu’il n’y a pas d’autre nom pour ça mais j’utilise ma platine dans un cadre bien plus artistique, avec beaucoup plus d’idées derrière …

TrendhustlerJe formule ça autrement alors : n’est-ce pas suffisant d’être un bon DJ en 2012 ?

DJ Irie – Si tu es un bon DJ, très bien, mais tu as aussi besoin d’avoir un bon réseau, ce genre de trucs. En 2012, tu dois aussi savoir comment faire ta promotion, rester indépendant, travailler avec d’autres artistes … Sur le plan créatif être un bon DJ, ça peut suffire, malheureusement le talent ne correspond pas avec le succès. Pour un propriétaire de club, si tu n’es pas très bon aux platines mais que tu as de bonnes réactions de la part du public, si les gens te connaissent, si tu es populaire, alors il va te booker toi et pas un autre DJ pourtant bien meilleur.

Donc pour répondre à ta question : non, ça ne suffit pas d’être un bon DJ en 2012.

TrendhustlerPourrais-tu nous parler de ton nouveau projet, un mix à la fois musical et vidéo ?

DJ Irie – J’utilise le système Serato Vidéo. C’est la même chose que le Serato classique, Traktor ou n’importe quel autre logiciel DVS (Digital Vinyl System -ndlr) qui permet d’utiliser des vinyle digitaux. Ce système permet donc de manipuler des vidéos avec des platines. Chaque mouvement du disque, en avant, en arrière etc. sera reproduit à l’image.

Quand j’ai découvert ça, j’avais un peu perdu mon intérêt pour les activités de DJ et là j’avais à nouveau des possibilités incroyables à explorer, je me sentais comme un gosse !

Pour être plus précis sur ce que je fais avec tout ça, je travaille sur des prestations mixées, des showcases, pour lesquels je réfléchis à la fois sur le son et l’image. Je réalise ainsi des montages avec des extraits de films, des captures depuis Youtube ou la télévision … ça donne des routines où je scratche à la fois la musique et la vidéo, simultanément. Mon but avec ce projet, même si c’est assez difficile à faire pour l’instant, est de raconter des histoires, de réaliser des collages avec ces extraits de culture Pop.

TrendhustlerPour ce que j’en ai vu c’est moins Pop que Hip Hop !

DJ Irie – J’ai réalisé des trucs très Pop ! Mais au final je suis mes envies qui m’entraînent vers ce que j’aime le plus et avant que je m’en aperçoive je suis en train de mixer les images du film « Wild Style » ou ce genre de choses. Mais encore une fois je ne tente pas de plaire à tout le monde ! Il y a beaucoup de DJ’s vidéo aujourd’hui, ils jouent tous des trucs à la Guetta ou du même style. C’est très bien pour eux. Je ne veux pas juger mais je ne veux pas devenir ce genre de gars …

TrendhustlerQu’est-ce que tu veux devenir alors avec ce projet là ?

DJ Irie – Une idée qui me préoccupe c’est le fait que les gens ne réfléchissent peut-être pas assez. A travers le projet vidéo, si je deviens bon et si j’arrive à bien le développer, mon objectif sera d’offrir un message fort. Après ça peut porter sur différents sujets. Par exemple, j’ai fait un show en Pologne l’année dernière, c’était à propos de religion. J’ai travaillé sur la voix de George Carlin, un comédien de Stand Up qui a écrit un sketch très fort sur la religion. Je l’ai remixé, j’y ai ajouté de la musique, des images, je l’ai scratché en live … Les réactions ont été incroyables ! J’étais super inquiet de l’accueil qu’on allait me réserver et j’ai eu le droit à une standing ovation (rires) !! Le public a adoré et j’ai réalisé alors que le public recherchait des artistes qui essayent de dire la vérité.

TrendhustlerC’est une posture militante que tu adoptes et c’est rare de trouver quelqu’un qui tente de faire passer un message depuis les platines, d’autant plus au delà du seul univers musical. Quel est le but que tu poursuis à travers ce genre de démarches ?

DJ Irie – C’est vraiment une bonne question (rires) ! Peut-être l’une des plus dures qu’on m’ait posé jusqu’alors !! Donc oui, je veux profiter de mon travail pour faire passer un message mais d’un autre coté mes ambitions ne sont pas toujours tout à fait claires pour moi. Cela dépend en fait beaucoup des samples que je trouve, un peu comme un beatmaker. De temps en temps, je tombe sur quelque chose et je réalise que ça correspond exactement à ce que je veux exprimer. Je suis toujours à la recherche de samples et de messages forts et c’est assez difficile de dire ce que le futur m’apportera. Je crois fermement que les gens ont envie d’entendre la vérité. Il y a trop de trucs stupides qui se disent dans les médias, ce qu’on entend à la radio ou ce qu’on voit dans les films. Hollywood produit une quantité de très mauvais films, tellement mercantiles. Il y a un public qui se nourrit de ça je suppose mais j’aimerais bien toucher ces gens et leur apporter quelque chose d’autre.

En fait, je crois qu’il faudrait que j’y réfléchisse encore, c’est vraiment une question difficile (rires) ! Je ne sais pas précisément vers quoi je me dirige. Par exemple je démarre une nouvelle tournée avec la compagnie de théâtre Ish en Septembre et la pièce traite de la fin du monde, puisqu’on est en 2012 et qu’il paraît que tout doit se terminer cette année. J’ai déjà collecté tout un tas de samples autour de cette idée mais mon travail évolue sans cesse.

Parfois nous croyions que les humains sont parfaitement développés mais d’un autre coté nous sommes si facilement manipulables. Les masses sont dirigées comme des moutons et c’est assez difficile de se détacher de ces messages là dans la mesure où je fais moi-même partie de cette société. J’essaye simplement de ne pas m’arrêter de penser et d’entretenir un regard critique. Au fond, les gens devraient simplement essayer de réfléchir un peu plus, c’est ce qui me semble le plus important.

TrendhustlerPour revenir à des choses plus terre à terre, quelles sont les prochaines étapes pour toi ? Les prochaines dates, les prochaines sorties etc. ?

DJ Irie – Évidemment la sortie de ma mixtape « Hectic Eclectic vol.03 », ça c’est ma grosse actualité. En Juin, je commence à travailler sur le nouveau spectacle avec Ish. Je suis très impatient. On s’est déjà revu pour en parler mais là ça deviendra sérieux ! C’est un énorme projet qui concerne une trentaine de personnes, quinze danseurs, des techniciens … Nous sommes dans la phase de développement, c’est toujours une période passionnante mais ça me prend tout mon temps.

Je suis aussi en train de discuter avec des gens en Allemagne pour organiser des dates par là-bas même si ce n’est pas encore très concret. J’essaye vraiment de sortir des Pays-Bas ces temps-ci et d’aller jouer dans d’autres pays. C’est pour ça que je suis très heureux de ce que tu fais pour moi à Bruxelles, ça m’aide à faire partager mon travail à travers le monde. Quand j’ai entendu que tu avais joué mes précédents mixs Hectic Eclectic j’en ai étais très fier ! Aux Pays-Bas, c’est assez difficile de trouver des gens qui s’intéressent à ce que je fais. J’ignore si c’est de ma faute ou si c’est la culture par ici mais bon, il doit bien y avoir quelqu’un quelque part dans le monde qui aime mon travail (rires) ! C’est ce qui me fait persévérer : se dire que ça plaît à certaines personnes me permet de me raccrocher à quelque chose de concret, à l’idée que je ne suis pas complètement à coté de la plaque, c’est pour ça que je suis très reconnaissant quand les gens s’intéressent … mais ce n’était pas du tout ta question (rires) !!

Pour téléchargez la mixtape « Hectic Eclectic vol.03 », cliquez ICI.

Entretien réalisé par le Révérend D. pour Trendhustler et Tales From The Crate (Radio Show).

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