Interview : DJ Format

14H du mat’ il y a quelques semaines. Réveil difficile. Quelques lignes pour constater que Matt Ford alias DJ Format accepte « with pleasure » ma demande d’interview. Que ça carrément « should be great« . Joie et bonheur dans mon petit cœur. C’est parti pour un entretien (fleuve) avec l’un des artistes les plus appréciés et respectés de votre serviteur …
Trendhustler – Je suppose qu’on t’a interrogé sur tes débuts de la même façon dans toutes les interviews que tu as déjà données, je crains de ne pas y couper pour autant : Où ? Quand ? Qui ? Pourquoi ? Je veux tout savoir …

DJ Format – Vraiment tout (rires) ?

Trendhustler – Vraiment tout !!

DJ Format – C’est qu’il y a beaucoup de choses à dire … Avant tout, il me faut parler de Southampton, l’endroit d’où je viens. Si quelqu’un connaît un peu l’Angleterre, alors il sait que Southampton n’est pas une destination de rêve, c’est une ville très peu développée culturellement parlant. Il y avait déjà très peu de magasins de disques dans les années 80 et 90 et je crois qu’il n’y a simplement plus aucun disquaire indépendant à Southampton en 2012.
Voilà le genre d’endroit où j’ai grandi. Quand j’ai commencé à découvrir le Hip Hop, quand j’avais genre quatorze ans, autour de 1986 ou 1987, c’était très difficile ne serait-ce que de trouver des disques Hip Hop à écouter. Le Hip Hop était encore un genre de scène inconnue, pas le gros truc que l’on retrouve aujourd’hui dans les classements de musique pop, et il fallait vraiment chercher pour seulement trouver un disque de Rap américain. Je pense que cette expérience précoce a façonné ma mentalité un peu dingue de collectionneur. Je manifestais un très grand enthousiasme à rechercher de la musique. Il m’était difficile d’avoir la musique que je voulais et c’était donc un sentiment d’autant plus spécial encore de la posséder en disque vinyle.

Il s’agissait de mes premiers contacts avec le Hip Hop et il était difficile de seulement en savoir plus, je te parle d’une époque avant l’arrivée d’internet où on avait généralement notre musique sur cassette.
Quand j’ai eu seize ans et que j’ai quitté l’école, mes amis et moi étions plutôt sans argent. On a donc mis nos économies en commun pour acheter des platines vinyles que l’on gardait à tour de rôle. Les platines était dans la maison d’un ami pendant une semaine, puis chez moi la semaine suivante, etc. Nous partagions même les disques que nous possédions ! C’est comme ça que j’ai commencé mais au début je n’aspirais qu’à scratcher. Je n’ai pas pensé de suite à rechercher les breaks sur les disques de Funk et de Soul par exemple. Je voulais juste acheter les morceaux de Hip Hop que j’entendais, parfois sur les radios pirates de Southampton, parfois chez un ami ou grâce à son grand frère qui possédait une collection de disques, ou encore par des gens que nous connaissions qui avaient également des vinyls … C’était toute une aventure pour nous qui grandissions à Southampton de trouver n’importe laquelle de ces pistes de recherche et c’est là que j’ai commencé à être vraiment excité par la découverte de nouveaux disques.

Je voulais donc être un DJ de scratch, j’adorais écouter les DJ’s et je me suis fait une réflexion du genre : Ok, je n’ai pas une très bonne voix, je ne pense pas que je saurais rapper – il faut être réaliste, je savais que ça n’arriverait pas (rires) – donc ouais, va pour le scratch. Mes amis et moi avons grandi et un ou deux ans plus tard, nous travaillions tous, économisions de l’argent et achetions du Hip Hop et assez naturellement, comme beaucoup de Dj’s le découvre à un moment de leur carrière, j’ai voulu passer à l’étape suivante. Tu commences peut-être avec le deejaying, avec juste deux platines et une table de mixage, mais assez vite, ce n’est plus tout à fait suffisant, tu veux le truc en plus. Pour moi c’était un enregistreur cassette quatre pistes. Je suis sûr que tu vois ce que c’est : tu enregistres un petit mix sur une piste puis tu peux t’enregistrer au scratch sur un autre cannal. Pour nous c’était la découverte la plus excitante que nous puissions faire à l’époque (rires) ! Voilà comment j’ai commencé.

Trendhustler – Ton premier album s’appelle  »Music For Mature B-Boy », faut-il comprendre que tu baignais dans la culture B-Boy ou breakdance quand tu as commencé ?

DJ Format – Non. Pas vraiment. Pour être honnête, j’ai utilisé le terme  »B-Boy » dans le sens où j’avais une mentalité de B-Boy, c’est-à-dire que je respecte tous les éléments de la culture Hip Hop, il s’agit plus d’un état d’esprit. Je ne saurais sans doute jamais danser et je n’ai jamais vraiment été DJ dans une compétition de breakdance non plus, ça n’a donc rien à voir avec ce à quoi tu as l’air de penser.
Je suppose que le titre de cet album suggère simplement que je fais de la musique pour des gens comme moi, des gens qui ont mon âge, qui ont donc grandi avec le Hip Hop de la fin des années 80 et du début des années 90 et qui sont un peu tristes d’avoir vu cette musique évoluer vers quelque chose de différent qui tend plus vers la musique Pop. Tu sais aussi bien que moi que le Hip Hop a changé pour devenir un business à plusieurs milliards de dollards et qu’on en compte de genres différents qu’il est devenu difficile de dire à quelqu’un que tu es DJ Hip Hop. Ce n’est plus suffisant, il faut détailler, expliquer exactement dans quel division du Hip Hop tu te situes.
Je trouve même bizarre de dire que je suis un DJ Hip Hop dans la mesure où je n’aime finalement qu’un tout petit pourcentage de ce qu’est devenu cette musique aujourd’hui.

Trendhustler – Je ne tiens pas particulièrement a commencer une sorte de thérapie basée sur les titres que tu as donné à tes albums (rires) mais est-ce le même genre de philosophie qui t’as guidée pour donner un nom à ton second long format  »If You Can’t Join Them, Beat Them » ?

DJ Format – En fait, c’était le seul moyen d’affirmer ce que je voulais dire avec  »Music For The Mature B-Boy ». C’était une autre façon de dire la même chose, un peu comme d’affirmer : Voilà, je n’aime pas la musique que les gens font aujourd’hui. Il s’agissait de pointer sans détour les gens qui évoluent au sein de l’univers Hip Hop. Tu sais, je n’aime vraiment pas ce que les gens font de cette culture et je continuerai à faire les choses à ma façon. Quelque chose du genre :  »Je m’en fous, moi je fais mon truc, point ». Voilà ce que je voulais affirmer avec ce titre.
Mais bon, il faut aussi se détendre hein, au fond ce n’est que le nom d’un album, juste un genre d’avertissement à propos de la musique contenue sur le disque.

Trendhustler – As-tu commencé à tourner en tant que DJ avant ou après tes premières productions ( »English Lesson EP » est sorti en 1999 et le premier album,  »Music For Mature B-Boy », en 2003 -ndlr) ?

DJ Format – Là tu me renvoies à mes tout débuts en tant que DJ, en train de mixer sur mon enregistreur quatre pistes à cassette ! J’avais un ami qui possédait un vieil ordinateur, un Amiga, sur lequel il était possible de créer des échantillons vraiment limités en enregistrant depuis des disques. Ça a été ma première expérience du sampling et c’est seulement à ce moment là que j’ai commencé à partir à la recherche de disques à sampler, du Funk et de la Soul. Je voulais créer mes propres morceaux Hip Hop et j’ai vite réalisé que tu pars un peu léger si tu te contentes d’utiliser des beats issus de morceaux Hip Hop existants. C’est peut-être valable pour apprendre quand tu débutes, beaucoup de gens le font, mais tu te dois d’être plus original que ça (rires) ! C’est pourquoi j’avais besoin de chercher des breaks.

Pendant longtemps j’ai payé le prix des choix que j’avais fait. Je n’étais sûrement pas prêt à réaliser des morceaux et je ne gagnais pas d’argent avec mes dates en tant que DJ. En tout cas pas avant quelque chose comme 1997 quand j’ai finalement quitté Southampton pour aller m’installer à Brighton qui est une ville beaucoup plus intéressante du point de vue culturel, avec une vraie scène musicale et une solide réputation.

J’ai donc déménagé là-bas et c’est comme ça que j’ai commencé à trouver des dates comme DJ et à peu près au même moment, j’ai enregistré mon premier morceau sous le nom de DJ Format. C’était la sortie de  »Return Of The DJ vol. 2 » et c’était la première fois que les gens découvraient mon nom en tant qu’artiste. Ça m’a sûrement aidé à trouver des dates en tant que DJ. Là, on parle de 50 Livres Sterling la soirée si j’avais de la chance (rires) ! La plupart du temps je ne touchais aucun cachet mais c’est quelque chose que tu fais parce que tu es jeune, enthousiaste et que tu veux partager ton amour de la musique. Tu veux simplement être DJ quelque part ! Il n’était pas question de notion artistique pour moi, il s’agissait juste de partager mes goûts musicaux avec d’autres gens.

Trendhustler – Aujourd’hui tu es célèbre en tant que DJ et producteur de Hip Hop, de Funk ou de Breaks, pourtant ton dernier album est très différent de ce que tu as fait précédemment.  »Statement Of Intent » (sorti en Mars 2012 -ndlr) est plus rock et contient beaucoup d’éléments électroniques vintage. Même la pochette est psychédélique ! Alors que s’est-il passé ? Tu es tombé amoureux de Jimi Hendrix ?

DJ Format – Oui, je crois que c’est une bonne explication (rires) ! J’aime toujours les sonorités B-Boys, le Breaks et les samples de disques Funk et Soul, les trucs qu’on pourrait qualifier de funky en somme. J’aime toujours travailler avec ces éléments-là de temps en temps mais je pense que mon dernnier album reflète plus la façon dont mes goûts ont mûri. Je n’écoute plus tellement de Funk ou de Soul aujourd’hui.
Quand je joue dans les clubs, c’est souvent avec ça que tu fais danser les gens mais chez moi, j’écoute plutôt du Rock psychédélique des années 60 et 70 : Cream, les Beatles, des choses comme ça. Pas besoin que ce soit toujours super rare, inconnu ou très cher, j’aime les disques populaires, les classiques, sans doute plus que le reste, et ce malgré mon coté digger et collectionneur. Je suis toujours à la recherche de perles jamais découvertes que je pourrais sampler ou utiliser dans un mix et ainsi présenter au public pour la première fois. Je suis ce genre de DJ, j’essaye d’être original et d’offrir des choses nouvelles aux gens.
Mais comme je le disais, mon nouvel album est plus le reflet de goûts personnels devenus plus Rock que par le passé. Et le genre de Hip Hop que je produis change aussi. Je le veux plus rude, moins cheesy. Je ne veux pas dire que ce que je faisais avant est déjà vu mais quand je regarde en arrière, certains morceaux sont vraiment trop joyeux et un peu sirupeux. Un peu commercial aussi. Je n’ai jamais eu de plan de carrière ni ne m’est interrogé sur ce que je laisserai comme héritage, j’ai juste fait la musique que je sentais bien à ce moment là.

Peut-être que c’est seulement parce qu’il s’est passé longtemps depuis la création de mon second album (sorti en 2005 -ndlr). Je ne me sentais pas inspiré par l’idée de produire du Hip Hop et j’expérimentais plein de nouveautés. Par exemple, j’ai enregistré avec un orchestre de Funk, j’ai essayé de produire du blues avec un groupe, je me suis frotté au Rock psychédélique … j’ai aussi essayé de créer de l’Electro dans l’esprit des sonorités des anées 50 et 60, des choses comme dans les films et les programmes TV de cette époque, un genre de musique d’habillage (littéralement Library Music -ndlr). Par chance ce projet là a plutôt bien fonctionné. Mon ami Simon James et moi sommes devenus The Simonsound. Nous utilisons énormément d’équipement rétro – tu sais, les synthétiseur Moog, les chambres d’échos, etc. – mêlé à du matériel contemporain. J’adore ce projet.

Tu sais, je dois être honnête avec moi-même et c’est vrai que les morceaux Funk que j’ai enregistré n’étaient pas mal. Mais  »pas mal » n’est pas suffisant. Je voulais qu’ils soient géniaux. Du coup, je ne voulais pas qu’on se souvienne de mon prochain projet comme un truc pas mal. J’avais besoin de revenir avec quelque chose de solide dont je sois tout à fait fier, même si personne n’est d’accord ni même ne te soutient, tu dois au moins croire en toi. J’ai donc continué à creuser et creuser encore, à trouver l’inspiration là où elle était et je suppose que je suis à nouveau tombé amoureux du Hip Hop. Mais j’ai trouvé l’inspiration dans les disques que j’ai acheté ces cinq dernières années, des trucs un peu dingues, du rock psychédélique ou de la musique expérimentale. Et c’est ça que reflète ce nouvel album.

Trendhustler – Peux-tu nous en dire d’avantage sur le projet The Simonsound ?

DJ Format – Bien sûr ! Tout a commencé avec une maison de disques anglaise spécialisée dans la Library Music des années 60 et 70. Elle s’appelle Chappell Music et elle est plutôt célèbre. Elle a employé beaucoup de musiciens français d’ailleurs. Quoiqu’il en soit les gars de Chappell Music voulait que j’utilise leur catalogue pour créer des morceaux Hip Hop en samplant ce matériel sonore afin de sortir quelque chose du genre l’album de DJ Format utilisant le catalogue de Chappell Music. Je pense qu’ils attendaient de moi que je créé des chansons de Rap, peut-être avec Abdominal par exemple mais comme je te le disais avant, ça ne m’éclatait pas vraiment de faire ce genre de morceaux à ce moment là. A la place, j’ai contacté Simon James.

Je connais Simon depuis des années, il vient de Brighton et il m’a aidé à mixer et masteriser mon premier album. Je crois qu’on a eu le bon timing en fait. Simon avait déjà fait des tas d’expériences avec du matériel électronique ancien et tout à coup, les choses se sont mis en place. Exactement au même moment dans nos vies, nous avions tous les deux envie d’essayer quelque chose d’inédit et nous tendions vers le même genre de choses : un mélange de samples et d’équipement électronique rétro. On a donc commencé par travailler sur une musique qui nous inspirait beaucoup tous les deux : les vieilles compositions et l’habillage de films ou de programmes TV de la fin des années 60 et du début des années 70. Il était question de grosses basses et de crissements de batteries mêlés à tout ce matériel électronique, le tout en essayant de créer notre propre son Electro vintage. Rien à voir avec l’Electro moderne tu vois, ça ne nous intéresse pas du tout. Nous travaillons sur les débuts des sonorités synthétiques, c’est vraiment ce qui nous a attiré.

Trendhustler – Est-ce que tu as l’impression d’avoir fait ce que tu voulais ou dit ce que tu avais à dire dans le registre Hip Hop et Breakbeat pour B-Boys ?

DJ Format – Je ne sais pas. Je suis très satisfait de l’album de The Simonsound ( »Reverse Engineering » sorti en 2010 -ndlr). On a travaillé dans plein de genres différents ! Il y a des titres qui sonnent comme de vieilles bandes originales, il y a des chansons, des titres avec des chanteurs influencés par les 60’s, il y a des titres comme  »It’s Just Begun », la célébrissime hymne B-Boy par Jimmy Castor Bunch et incroyable disque de Soul psychédélique même si je suppose qu’on peut appeler ça du Funk … D’ailleurs ce n’est pas seulement un classique, c’est une chanson que tout le monde connait ! Peu importe quels sont tes goûts musicaux, tout le monde sait quand les cuivres rentrent dans le morceaux, tu sais (il chante le célère refrain -ndlr) … et là nous nous sommes dit : créons-en une version électronique complètement folle, même si on n’avait aucune idée au début de vers quoi on s’embarquait …

On commençait à bricoler, à voir ce que l’on pouvait faire et avant que l’on s’en rende compte on tenait une reprise intéressante et on essayait déjà de trouver une autre chanson à laquelle appliquer le même traitement, une virage Electro qui garderait en lui un coté Funk et dansant, ou quand les B-Boy rencontrent l’Electro (rires) ! Je parle toujours des début de l’Electro bien sûr …

Donc oui, nous baignions dans plein de styles différents avec l’album de The Simonsound. Il y a aussi une reprise du morceau  »Nautilus » de Bob James, là encore un chef d’œuvre samplé un million de fois par des producteurs Hip Hop, ce qui rendait difficile pour nous de réaliser une version inhabituelle de cette chanson et nous sommes très fier du résultat. En fait, nous sommes très fiers de ce que nous avons fait de ce projet et c’est la même chose pour mon dernier album,  »Statement Of Intent ». Je pense que c’est la première fois que je suis fier à 100% de ce que j’ai fait, 100% content de l’album dans son intégralité.
C’est malheureux mais la réalité est que d’habitude, en tant qu’artiste, il y a toujours des détails qui ne te satisfont pas. Tout au long du processus de création, tu es obligé de faire des compromis et parfois, tu dois juste laisser passer, sans quoi tu ne termineras jamais le produit à la sortie duquel tu travailles. Des fois tu te dis juste : Ok, je ne suis pas très heureux mais j’ai donné mon maximum pour réaliser mon truc le mieux possible. Mais pour cet album, j’ai juste travaillé et travaillé encore … je ne me suis pas reposé avant d’être satisfait de chaque seconde de l’album. Même si pour quelques raisons que ce soit, mes anciens fans n’aiment pas l’album et si je ne convainc aucun nouveau fan, même si personne n’aime cet album, je ne blâmerai personne parce que pour ma part j’en suis fier et très heureux.

Trendhustler – J’ai entendu dire que tu avais rencontré des difficultés pour trouver un label et sortir  »Statement Of Intent ». C’est un peu dur à croire : est-ce vrai ?

DJ Format – Il y a une part de vrai, oui. Mon problème était le suivant : si je donnais mon album à un petit label, il ne pourrait sans doute pas réaliser un nombre suffisant de copies. J’ai la chance d’avoir une petite base de fans qui suivent mon travail et avec un petit label, je n’aurais touché qu’eux. Si je donnais mon album à un gros label, il y aurait un gros budget pour le promouvoir et beaucoup de gens derrière moi, pour me soutenir de plein de façons différentes. Un autre point qu’il faut considérer c’est que les grosses structures ont les moyens de mettre plus de pression sur les magasins afin d’être sûr que l’album est toujours en stock, un pouvoir que les labels plus petits n’ont pas.
J’ai dépensé beaucoup d’argent – mon propre argent – pour enregistrer cet album au fil de ces dernières années. Je ne veux pas dire que l’argent est particulièrement important … mais ça compte quand même ! J’ai pioché dans mes propres revenus pour investir dans cet album et un label modeste ne pouvait rien m’avancer pour couvrir mes frais et quand bien même l’album sortirait, je ne toucherais que la moitié des bénéfices sur les ventes.

Je suis entré en contact avec un certain nombre de labels, les plus gros parmi les indépendants. Certains d’entre eux se sont montrés très intéressés mais … Je ne sais pas pour quelles raisons, est-ce qu’ils n’aimèrent pas la musique, n’avais-je pas le profil qu’ils recherchaient – Qui sait ? Mais le fait est que la plupart des gens à qui tu envoies ton travail n’ont même pas la politesse de te répondre. Ils s’en foutent en fait. Ils n’ont aucun respect pour toi. C’est malheureux mais ça m’a aidé à prendre la décision de tout faire par moi-même. De cette façon je garde un contrôle total sur ma musique et elle n’appartient qu’à moi. Récemment par exemple, on m’a demandé l’autorisation d’utiliser ma musique dans des vidéos. En temps normal tu dois négocier avec moi et avec le label qui pense que ma musique leur appartient. Mais là j’ai juste eu à dire au gars : ouais, utilise ma musique pour ton DVD ou quelque soit le projet et non, tu ne me dois rien pour ça, merci de diffuser mon morceau … Ça fait une sacrée différence crois-moi.

Je pense que j’ai de la chance d’avoir un grand nombre de fans qui apprécient le support vinyle. J’ai vendu quelque chose comme 500 copies du disque en vinyle et j’ai plutôt bien vendu en CD’s aussi. Ça m’a quand même un peu surpris honnêtement. Bien sûr il y a aussi des gens qui ont acheté des morceaux en mp3 mais c’est quelque chose que je ne comprends pas très bien, pour moi c’est sans valeur. Si quelqu’un paye pour avoir de la musique, même digitale, comme peux-tu te contenter de lui vendre un mp3 !? Ce n’est même pas physique ! Toujours est-il que j’ai entendu dire que j’avais également bien vendu en digital. Je trouve ça un peu triste d’ailleurs parce que les gens ne se rendent pas compte que ITunes prend un pourcentage monstrueux sur les ventes et ne donne qu’une pathétique part aux artistes. Du coup ITunes devient de plus en plus riche et les gars comme nous reçoivent un pourcentage minable, presque une insulte.
En tout cas je suis rentré dans mes frais et j’en suis heureux. Ça ne va pas me rendre riche mais je survis et je peux travailler sur un nouveau disque, recommencer tout le processus une nouvelle fois et auto-produire le prochain album ! En même temps je trouve assez de dates comme DJ pour passer mes journées à faire de la musique. Mieux : je peux continuer à ne faire que la musique qui me passionne. C’est un genre de cercle vertueux.

Trendhustler – Tu as l’air déçu quand tu parles du marché musical actuel, tes propos sont super sombres ! Es-tu vraiment si pessimiste sur le fait de créer de la musique en 2012 ?

DJ Format – Non, je suis absolument fier de faire de la musique et je réalise la chance que j’ai d’avoir pu en faire mon métier. Ce qui est triste c’est le fait que le genre de musique que j’aime faire, le Hip Hop avec lequel j’ai grandi et qui m’a inspiré la moitié de ma vie durant, semble ne plus avoir aucune valeur. Je vois de moins en moins de gens respecter ce genre de musique. Cela peut être terriblement destructeur de mettre sa sueur et ses larmes dans un projet et ne presque pas faire d’argent avec. C’est sans doute cette frustration qui transpire dans mes propos mais j’ai toujours la passion nécessaire à créer la musique que je veux faire. Arrêter est hors de question. J’aime trop cela.
Les gens n’accordent plus d’importance au support physique et je trouve ça triste. Pour moi c’est très important. En fait c’est presque aussi important que la musique elle-même : regarder la pochette et imaginer le type de sonorités que l’album doit contenir et comment cela représente l’artiste lui-même ; Pour moi par exemple, un collage d’images dans une construction visuelle logique peut être un écho à la façon dont je coupe et associe des samples provenant de milliers d’influences et d’inspirations différentes ! C’est vraiment un élément important dans un projet.

Parfois, le public ne télécharge même pas ton album en entier mais seulement un ou deux morceaux et se moque de connaître le nom des chansons. Je sens que le support digital est en train de changer les gens, leur attitude et leur approche de la musique. Ils achètent de la musique mais ne la considère certainement pas. J’essaye toujours de ne pas être trop négatif parce qu’évidemment, personne ne souhaite passer du temps à écouter un type ennuyeux ou déprimant (rires) et si je prends parfois les choses trop à cœur, c’est simplement que je suis passionné, tout particulièrement par les disques bien sûr, par la sensation qu’ils procurent quand tu en tiens dans ta main. Cela nous renvoie à ce que je te disais précédemment à propos de la façon dont j’ai découvert le Hip Hop et combien il était difficile pour moi de m’en procurer là où je vivais, mais si tu as un album que tu adores, tu as au moins une fois regardé au dos de la pochette ou dans les notes à l’intérieur du livret, à la recherche d’informations comme le label, qui a produit l’album, quel est le nom du rappeur sur tel ou tel morceau, qui a réalisé les scratchs ou les instrumentaux … Toutes ces informations si précieuses à mes yeux sont perdues aujourd’hui avec la musique au format digital. Tout ceci est négligé aujourd’hui et je suppose que ça participe à ma frustration. Je ne peux simplement pas me défaire de la façon dont j’ai découvert la musique et, par extension, la façon dont j’ai appris de la musique. Il ne s’agit pas que d’écoute, il s’agit de lecture et d’apprentissage aussi.

Trendhustler – Sur  »Statement Of Intent » on trouve six morceaux sur lesquels rappe Sureshot La Rock, un sacré MC. J’ai entendu dire que tu l’avais sorti de sa retraite, est-ce vrai ?

DJ Format – Oui. Sureshot est quelqu’un qui s’est fait un nom dans les années 90. Je crois qu’il est passé dans le show radio de Marley Marl à New York et il a développé un talent vraiment intéressant en tant que MC. Comme rappeur il avait de sérieuses ambitions, coté enregistrement je veux dire, mais il est allé à l’université puis il a rencontré celle qui allait devenir sa femme … tu sais comme cela arrive sans qu’on se rende compte. C’est un type très intelligent, il a décroché un excellent emploi, s’est marié, a eu des enfants … du coup le Rap est passé au second plan, quelque chose dont il a perdu l’habitude et n’est finalement pas allé jusqu’à en faire une carrière.

Nous avons commencé à travailler ensemble en 2008 sur un mix CD ( »Lungbutters » -ndlr) pour DWG (Diggers With Grattitude -ndlr), un label anglais qui édite d’anciens morceaux jamais sortis et qui est en contact avec des artistes de la fin des 80’s et du début des 90’s, avec toujours l’idée de retrouver de vieilles démos, des chansons restées dans les tiroirs des maisons de disques. Il y a évidemment énormément d’amoureux du Hip Hop enthousiastes de découvrir plus de ces vieux trucs … moi par exemple (rires) ! Il s’agissait donc d’un projet de DWG avec un tas de morceaux du Juice Crew (un collectif Hip Hop essentiellement basé à Queensbridge au milieu des années 80, fondé par Marley Marl et le DJ Mr. Magic est domicilié auprès du label Cold Chillin’ Records -ndlr). Ils étaient en contact avec Marley Marl qui leur a donné accès à des morceaux incroyables et nous étions là pour aider à promouvoir le projet avec un CD mixé. Nous avons réalisé le CD comme s’il s’agissait d’une vieille émission radio : j’étais le DJ, Sureshot était le MC. Nous nous sommes beaucoup amusés et il est rapidement devenu évident qu’une vraie alchimie opérait entre nous. C’est là qu’il m’a avoué qu’il avait rappé. Il m’a envoyé des morceaux en mp3, quelques unes de ses anciennes chansons ou mixtapes avec les paroles et je me suis tout de suite rendu compte que c’était le genre de gars avec qui, il fallait que je travaille ! C’était celui que j’avais cherché sans succès jusque là. Je n’écoute pas beaucoup de Hip Hop actuel et ce n’est pas souvent que j’entends un MC qui m’emballe vraiment. Beaucoup de gens écoutent encore Nas ou Jay-Z mais j’ai perdu le contact avec ce genre de sons. C’est devenu trop propre et … je ne sais même pas comment t’expliquer mais cela ne m’attire plus du tout. Je suppose que je recherche plutôt un genre de mentalité B-Boy, quelque chose de moins Pop, un peu plus dur et pour moi Sureshot La Rock représente ça. Il ressentait vraiment la production que j’essayais d’atteindre et avant qu’on s’interroge, nous étions partenaires ! Toutefois, on a pris notre temps pour voir ce qu’il était possible de faire ensemble. Je lui ai envoyé des instrumentaux. Il a écrit des textes. Le plus agréable là dedans c’est que nous étions toujours réceptifs aux idées de l’autre, aux conseils ou aux critiques constructives. Il n’y a pas de question d’ego, je peux parler à Sureshot de ses lyrics et il peut faire pareil pour moi. Ce sont vraiment des conditions de travail fantastiques. Quand tu travailles avec quelqu’un, c’est toujours délicat quand tu dois faire attention à ne pas marcher sur les pieds de ton partenaire ou à ne pas blesser un ego. Mais rien de la sorte avec Sureshot. Et je pense qu’il en va de même pour moi … enfin j’espère (rires)

Trendhustler – Tu rentres tout juste de tournée : qu’est-ce qu’un spectacle live de  »Statement of Intent » par DJ Format ? S’agit-il d’un show platines ou y a-t-il sur scène d’autres équipements ?

DJ Format – En fait, c’est un peu des deux (rires). Ce n’était pas facile d’emmener des MC’s en tournée parce que finalement, Sureshot est vraiment le principal rappeur avec lequel j’ai travaillé pour cet album et comme je l’ai dit, il a une femme, des enfants et il vit aux États-Unis. C’était très compliqué de le faire venir en Angleterre toutes les semaines, la tournée s’étant tout de même étalée sur quatre mois dans tous les coins du Royaume-Uni. Quant aux autres MC’s présents sur l’album, ils n’ont qu’un ou deux titres chacun et je ne pouvais pas décemment leur demander de monter sur scène toutes les semaines non plus.

J’ai donc décidé que la meilleure solution serait de faire comme nous avions fait avec Simon pour The Simonsound, monter sur scène tous les deux et proposer une espèce de spectacle à la fois musical et visuel. Nous avons d’ailleurs utilisé des morceaux issus de mes deux premiers albums, certaines de ces chansons ayant déjà bénéficié de vidéo clips et donc de matériau supplémentaire pour nous, et avons créé beaucoup de nouveaux visuels. Nous avons ainsi mélangé de vieux morceaux avec des extraits de mon dernier album et, bien sûr, des titres de The Simonsound. Cela a donné un mix de presque tout ce que j’ai fait dans le Hip Hop, le Funk et le registre Electro un peu dingue que je créé avec Simon, le tout complété par du Veejaying. Je crois que la partie visuelle a grandement facilité l’immersion du public. Par exemple, Simon avait réalisé une vidéo pour  »Tour de France » (une chanson extraite de l’album  »Reverse Engineering », premier album de The Simonsound -ndlr) qui décrivait le voyage d’un missile depuis la station de lancement jusque dans l’espace et à travers l’atmosphère martienne, ce film est vraiment très fun ! D’ailleurs, jouer aux cotés de Simon est très fun pour moi. C’était donc un genre de concert, mais aussi un DJ set. Ou disons plutôt que c’était plus qu’un DJ set mais je ne suis pas sûr que c’était tout à fait un concert, tu vois ce que je veux dire ? Quelque chose à mi-chemin entre les deux.

Il y a une ou deux chansons sur lesquelles j’ai même sorti le vocoder pour produire de vieilles voix synthétiques (rires). Je ne rapperai jamais avec ma vraie voix, je ne suis ni un MC ni un chanteur et me faire donner de la voix aurait été horrible, mais là, déguiser ma voix derrière le vocoder c’est un peu comme porter un masque. Je me sentais moins exposé. Je me suis beaucoup amusé dans la mesure où je sentais que les gens ne seraient pas critiques et que je ne subirai pas d’attaques dans le genre  »Hey, tu n’es pas rappeur, retourne derrière tes platines, imbécile !’(rires) Je crois que tout le monde s’est laissé emballer en voyant ce que nous essayions de proposer : un bon spectacle et un bon divertissement.
Très bientôt nous allons mettre l’intégralité du show en ligne pour permettre aux gens de l’apprécier à la maison. Il nous faut encore monter plusieurs séquences provenant de différentes représentations avec les visuels originaux du spectacle. Nous voulons être sûr que tout se mixe correctement. Je crois que ça pourrait être très intéressant.

Trendhustler – Quelle est la suite pour toi ? Quels sont les prochains projets ou les prochaines dates importantes ?

DJ Format J’ai réalisé une poignée de morceaux avec le rappeur Phil Most Chill qui apparaît en featuring dans l’album  »Statement of Intent » aux cotés de Sureshot La Rock sur le morceau  »Live At The Place To Be ». Phil est sans doute plus célèbre pour les disques qu’il a enregistré à la fin de la décennie 80 et au début des années 90. Il a sorti beaucoup de ses productions par lui même, donc en éditions très limitées et certaines sont devenues des collectors. Il donne l’impression de posséder une sorte d’enthousiasme créatif sans limite que je n’arrive pas à m’expliquer. Je ne suis pas tout à fait sûr de savoir quel âge il a précisément. J’ai 39 ans et je sais qu’il est un peu plus vieux que moi mais pour une raison qui m’échappe, il n’a jamais été en meilleure forme ! Il écrit des chansons tout le temps et quelques uns de ces meilleurs textes en plus. Phil est célèbre pour avoir été le roi du Rap rapide. Il y a peu de rappeurs qui peuvent rivaliser quand il accélère ! Ainsi nous avons essayé de travailler ensemble sur quelques chansons, pour voir ce que cela pouvait donner. Nous ne voulions surtout pas faire d’annonce telle que parler d’album car je crois que nous avons encore besoin de nous frotter à quelques autres tentatives pour vraiment voir si le résultat nous satisfait et comment fonctionne notre duo. Pour l’instant, nous avons deux morceaux enregistrés qui nous plaisent beaucoup et peut-être deux ou trois de plus dans les cartons au moment où l’on parle. C’est ce qui m’occupe en ce moment, je suis très emballé par le fait de travailler avec Phil.

J’expérimente aussi avec Simon James en ce moment. Nous espérions produire de nouveaux morceaux pour un album mais il faut rester réaliste et nous allons pour l’instant nous concentrer sur un ou deux singles en 45 tours. Nous sommes toujours inspirés par l’idée de partir en tournée ensemble donc avant ça, nous avons besoin de retourner en studio pour produire quelques nouveautés (rires).
Et bien entendu, je fais toujours des dates en tant que DJ. Je dois le faire, évidemment. Pas de méprise, hein : j’adore faire le DJ mais c’est aussi une nécessité financière parce que c’est avec ça que je paye les factures
(rires). Je t’ai dit que je ne vivais pas de la production de disques donc aussi longtemps que je mixerai dans des soirées, je pourrai payer mon loyer, remplir mon frigo et le plus important : acheter des disques ! Je compte bien saisir les dates en tant que DJ aussi longtemps que l’on m’invitera à jouer. Pour le moment, j’ai quelques invitations en France, aux Pays-Bas et en Allemagne.

La chose amusante c’est que juste à coté de moi j’ai six CD’s de la méthode  »Apprendre à parler français avec Michel Thomas ». Quand j’étais élève à l’école, j’ai reçu des cours de français pendant deux ou trois ans mais c’était il y a tellement longtemps. Je vais en France régulièrement et à chaque fois je m’en veux de n’avoir pas pris le temps d’avoir écouté mes CD’s de français. J’ai besoin d’apprendre cette langue afin d’être certain que la prochaine fois, je serai capable de parler un peu plus et un peu mieux. Tout ce que je sais dire c’est  »Je ne parle pas français très bien, pardon » et  »Je voudrais une baguette jambon fromage s’il vous plaît » (en français dans le texte -ndlr). Et en général les gens se disent que mon niveau de français n’est pas mauvais et donc me répondent toujours quelque chose de compliqué que je ne comprends pas et je me sens idiot. Il faut que j’apprenne parce que pour l’instant, à chaque fois que j’essaye de parler français, mon seul moyen d’éviter tout malentendu c’est d’ajouter  »C’est tout » pour faire comprendre aux gens que ce n’est pas la peine de répondre à ma tentative (rires).

L’album « Statement of Intent » est toujours disponible en vinyle, CD et format digital.

Interview réalisée par le Révérend D. pour Tales From The Crate (Radio Show) et Trendhustler.

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