Interview : Odezenne

Coincé dans les ruelles bruxelloises d’un quartier où on s’emmerde ferme, l’Atelier 210 n’a jamais été un incontournable des nuits Hip Hop de la capitale belge. La surprise n’en était que plus grande d’y croiser tout à la fois Veence Hanao, toujours crépusculaire, Mochélan, aussi entraînant qu’intelligent, et les excellents frenchies Odezenne … qu’on m’a en plus autorisé à aller chatouiller en loges micro à la main. Rencontre avec ces quatre bordelais d’adoption.

Trendhustler – Avec Odezenne, Veence Hanao et Mochelan : ce soir à l’Atelier 210 c’est un peu la soirée Rap des gens qui n’écoutent pas de Rap. Au gré des sorties on vous accorde justement une étiquette 100% Hip Hop puis pas du tout … est-ce que ça vous gonfle ce jeu des tiroirs où le public et la presse cherchent à vous ranger ?

Alix (MC) – A nos yeux c’est plutôt bon signe d’être difficile à catégoriser. Mais pour Odezenne ce serait plutôt le problème inverse puisqu’on nous a mis d’office dans la case Hip Hop. Dans pas mal de magazines on a eu le droit à « la relève », « la renaissance », ce genre de conneries … et c’est plutôt nous qui refusons ça parce qu’on prétend faire autre chose. Comme toutes les étiquettes, c’est chiant.

Trendhustler – La France a-t-elle un problème avec le rap français ? Elle a Le Sept, Grems, Soklak, Fuzati, Oxmo Puccino, Rocé, Vicelow, La Fronce… et s’entête à ne parler que d’Orelsan et du nouveau Booba.

Alix – Il y a un cap média qui est un peu compliqué à passer parce qu’effectivement les couvertures sont réservées à d’autres gens. Mais pour tous les noms que tu as cité, tout comme pour nous, avec ou sans couverture, on fait notre musique, on fait des tournées et on en vit plutôt. On n’a pas à se plaindre, il y a des gens qui nous suivent ! On vient à Bruxelles pour la première fois ce soir et on attend au moins 200 personnes (il y en aura finalement beaucoup plus -ndlr). Il y a de la musique qui est faite pour plaire tout de suite et à beaucoup de monde, et puis de l’autre coté du spectre, il y a des choses peut-être moins accessibles mais …

Mathia (producteur et guitariste) – … qui plaîsent plus mais à moins de monde.

Alix – Bien vu ! Mais ça nous va comme ça, on ne cherche pas à remplir les stades, sinon il nous faut faire autre chose (rires).

Trendhustler – Pour terminer avec les ponts ou les comparaisons sur l’échiquier Rap hexagonal, vous m’avez parfois fait penser à un autre bordelais : Grems, autant dans certains textes que dans votre approche du jeu artistique. Est-ce quelqu’un que vous connaissez ? Que vous appréciez ? Peut-être même quelqu’un qui vous a influencé ?

Alix – On n’est pas de Bordeaux mais on habite à Bordeaux. Disons que le groupe Odezenne existe depuis le premier concert à Bordeaux en Avril 2007, date à laquelle on s’est tous retrouvé là-bas bien que l’on soit tous d’ici et d’ailleurs.
On ne peut pas dire que Grems nous ait inspiré, tout simplement parce qu’on n’a jamais beaucoup écouté ce qu’il faisait jusqu’à récemment même si on surveillait de loin … enfin je dis on mais je devrais dire « je » : ni Mathias ni Jaco ne connaissaient. Et puis je trouve qu’on n’a pas du tout la même manière de rapper. Il est super rapide et très technique, c’est un gros performer. A part sur les morceaux « Saxophone » et « Tu Pu Du Cu » où on partage un peu sa façon de jouer avec les mots … mais bon on a fait quarante titres et sur les quarante on en trouve deux qui font penser à ce genre d’exercice de style mais il y en a trente-huit qui n’ont rien à voir. Tu comprends donc qu’on ne puisse pas te dire que Grems nous a influencé, d’autant qu’on ne le connaissait pas trop. Par contre, on l’a rencontré il y a un mois à Nîmes sur un plateau en commun et on s’est hyper bien entendu. On l’a invité à venir ce soir, on le fait également jouer lors de notre grosse soirée à Bordeaux le 15 décembre, ce qu’il a accepté. C’est une belle rencontre et quelqu’un qu’on apprécie. Je suis vraiment admiratif de sa productivité, de sa façon de faire, de simplicité et de son éthique … après ce n’est qu’une première impression, je ne le connais pas très bien.

Trendhustler – Sans vouloir insister, Grems est connu pour baigner à la fois dans la musique et le graphisme (il est graffeur, illustrateur et graphiste -ndlr), c’est là encore un trait commun puisque vous entretenez des collaborations assez fidèles avec des artistes venus d’autres disciplines : Romain Winkler pour les vidéo clips, Edouard Nardon pour vos visuels … Est-ce important de constituer ce genre de famille aux compétences variées ?

Alix – C’est une question qu’on nous pose souvent alors qu’on est étonné que ce ne soit pas ça la règle. Quand on défend une musique on est amené à passer par des supports promo mais nous n’avons pas d’équipe marketing ou de gens chargés de la communication qui bossent pour nous. Par contre, on est entouré de plein de gens très créatifs avec qui de temps en temps on va imaginer d’investir tel ou tel support. L’image, le texte, les clips, le CD, la pochette, tout devient un espace de création.

Jaco (MC) – Tu es obligé de faire des clips, tu es obligé d’avoir une pochette, tu es obligé de faire des flyers, tu es obligé de faire des affiches … et plutôt que de tout charter comme tout le monde, parce qu’on estime que les gens ne regardent plus ces affiches qui se ressemblent toutes, on prend le parti de s’amuser : tu mets un chien qui te fait coucou avec un ciel bleu et un soleil derrière, les gens ne savent pas qui tu es mais ça les intriguent et ça peut même être rafraîchissant pour eux, leur décrocher un sourire.

Trendhustler – Depuis la sortie de l’album « OVNI » vous rencontrez un certain succès pourtant on en sait toujours assez peu sur votre biographie : pourriez vous me raconter les débuts d’Odezenne ?

Mathia – En gros, j’étais à la Fac, je devais avoir vingt ans, Alix rentrait d’Angleterre et m’a dit « ce serait bien qu’on fasse du Rap ». On s’était connu à quinze piges et à l’époque je faisais du Rock, beaucoup d’Electro et je n’avais jamais écouté un seul disque de Rap. Donc il m’a fallu m’adapter, leur moyen d’expression passe par cette musique là et j’ai donc essayé d’en comprendre les codes mais on a toujours pensé que ces barrières étaient là pour être élargies voire cassées, d’autant plus que ce n’était pas ma vision musicale … et au final eux ne se limitent pas à ça non plus. On a donc commencé à faire des morceaux, puis Lodjeez (le DJ -ndlr) a très vite rejoint l’écurie.

Trendhustler – Justement, la formation live qui casse l’éternel binôme Hip Hop sur scène à savoir un DJ et un ou des MC’s, est-ce volontaire de votre part ou les choses se sont-elles juste imposées comme ça ?

Jaco – On n’a pas le choix !

Mathia – Je suis musicien avant d’être producteur. En fait, je ne me considère même pas comme producteur. Il y a la musique et les textes dans notre groupe et tout ça doit être joué, plus comme un groupe de Rock que comme du Rap. Tu parlais tout à l’heure de se positionner par rapport à l’étiquette Rap mais je me pose souvent la question suivante : si les rappeurs mettaient de la mélodie dans leurs couplets, juste une pointe de mélodie, un truc à la Gainsbourg qui rappait presque, alors qu’est-ce que ce serait comme musique ? Comment l’appellerait-on ? Ce n’est pas parce que quelqu’un chante que le morceau devient une chanson. Et quand bien même, je n’ai jamais vu de bac chanson dans un magasin de disques.

Alix – C’est un peu étrange cette question – qu’on nous pose souvent – sur la volonté de se démarquer, comme si tu pouvais avoir conscience d’un code ou d’une posture musicale, comme s’il y avait un bouquin pour t’expliquer la définition de tel ou tel genre. Il faudrait déjà avoir conscience de ce que tu veux produire, ce qui me paraît une position hyper prétentieuse, comme si tu avais un contrôle sur ta création. On est juste des potes, on fait notre truc entre nous et on n’a pas de livre de chevet qui nous dit comment faire les choses ou plutôt dans le cas présent comment ne pas les faire pour sortir du cadre.
On n’a jamais prétendu faire du Rap, on n’a jamais prétendu à quoique ce soit d’ailleurs. On a un mec qui joue de la musique, alors il joue sur scène. Logis fait du scratch, bien, il scratche et puis avec le temps il assume de nouveaux rôles, très bien ! Et plus ça ira, plus il fera de choses. Jaco et moi peut-être qu’un jour on se mettra à chanter … je ne sais pas ! On n’a pas une approche à priori et surtout on n’a aucun recul sur ce que l’on fait.

Mathia – Notre vie est un coup d’essai. C’est tenter de passer du temps en réalisant des choses, de préférence du bon temps. Pour l’instant, tout ça nous paraît efficace à vivre. Pour l’instant, ça vaut plus le coup de faire ça qu’autre chose. On ne gagne peut-être pas notre vie avec mais ça nous prend déjà une bonne moitié de notre journée de vingt quatre heures.

Alix – Avant de savoir ce qu’il faut faire pour être différent ou je ne sais quoi, on fait surtout ce qu’on peut, avec ce qu’on a. Il n’y a pas plus d’ambition que ça à ce stade.

Jaco – Tu vois, il y a une recette de la Blanquette. Tous les cuistots utilisent la même. Et nous, on va y mettre du bœuf, juste parce qu’on préfère le bœuf. Alors ça ne va pas avoir le même goût, ça va plaire à des gens et à d’autres pas… Mais au final on s’en tape, parce qu’on préfère manger de la Blanquette au bœuf, parce qu’on aime ça.

Mathia – Ça va même au delà : on ne va même pas faire de la Blanquette, on va ouvrir le frigo, mélanger des ingrédients qui nous font envie et voir ce que ça donne … et si c’est bon on garde, que ça ressemble ou non à une recette connue.

Trendhustler – Est-ce que c’est parce que vous êtes encore dans cette phase instinctive et expérimentale que vous proposez si peu voire pas du tout de collaborations, de « featuring » ? C’est pourtant un jeu auquel on se prête assez facilement dans le milieu Hip Hop ? Ou ce type de propositions ne vous intéresse-t-il tout simplement pas ?

Jaco – Il y a une troisième possibilité que tu oublies, c’est que personne ne nous appelle une collaboration, sauf certains gars avec qui on fait de l’image.

Alix – Il a raison, on a pas tellement de propositions de ce genre mais c’est quand même arrivé et là on était un peu genre « ouais, on s’appelle mais là c’est un peu chaud en ce moment » (rires) ! On veut bien collaborer avec des gens mais il faut qu’ils comprennent l’approche qu’on a. S’ils commencent par « tiens, on va faire un morceaux de rap » c’est mort. S’ils commencent par « tiens, on va faire un morceau de rap différent » c’est encore plus mort. Tu vois ça restreint le cadre … Si on vient nous voir avec une proposition du genre « viens, on va faire un clip où on va marcher dans la rue avec nos potes, on va faire les oufs devant la caméra en récitant des lyrics super vite » là aussi c’est mort. Du coup, la question c’est avec qui on pourrait avoir envie de ça ? Avec Veence Hanao, peu-être qu’un jour on fera quelque chose parce qu’on aime bien sa façon d’écrire, que c’est un mec ouvert et qu’il n’a pas l’air tellement sûr de lui. Ça, ça nous plaît parce que nous non plus.

Trendhustler – Si je suis votre logique, il faudrait alors plus s’attendre à un featuring instrumental, voire un remix…

Alix – Pour ça il faudrait que Mathia laisse sa place, c’est pas gagné non plus (rires)

Mathia – C’est clair ! Tu vois, on est tous relou (rires) … avec un DJ plutôt.

Lodjeez – Non, ça m’énerverait.

Mathia – C’est une question qui revient parce qu’on nous place d’office dans un univers Hip Hop mais ça se voit très peu dans le Rock, ou alors pour des concerts. On a quand même plus une démarche de groupe de Rock en fait. Comme Alix l’a dit, on pourrait le faire avec Veence Hanao mais naturellement ni l’un ni l’autre on ne se l’ait proposé alors qu’on apprécie son travail et réciproquement. On se cherche déjà tellement. C’est dur de nous plaire à nous. Quand tu écoutes la grande musique, les grands paroliers, il y a quelque chose qui se passe et quand tu fais de la musique c’est pour essayer de retrouver ce que tu as vécu et compris à travers ça. Il faut que ça nous donne le même frisson sinon c’est raté. Du coup tu avoueras qu’on est loin de la démarche « j’vais faire un feat avec lui, ce sera super ».

Alix – Il ne faut pas oublier qu’à la base, ces histoires de featuring ou de collaborations ont été inventées par des mecs dans des bureaux marketing pour des plans stratégiques pour aller croiser les publics de deux artistes. Ce sont des mauvaises raisons. Concrètement, les vrais duos, les vraies rencontres musicales, se comptent sur les doigts de la main dans une carrière. Un jour, on aura naturellement envie de ça mais c’est aussi normal qu’on en ponde pas à tout bout de champs. On n’a pas d’objectif de vente, de rentabilité, on n’a pas envie d’aller séduire des gens en allant draguer tel ou tel interprète, parce que c’est de ça dont il s’agit ! Tu prends deux mecs qui font un vague buzz chacun de leur coté, ils ont 20% de public en commun et tu les fais chanter ensemble pour vendre un maximum. Ce sont juste des décisions stratégiques. On a rencontré un directeur artistique chez Columbia et le mec nous expliquait que si on voulait montrer qu’on était plutôt orienté chanson, on pouvait envisager un featuring avec Camille … non mais sans déconner, il faut arrêter le délire, on fait de la musique, c’est tout.

Trendhustler – Rayon potins : vous avez démarré sous le pseudo O2zen avant de devenir Odezenne en toutes lettres… pourquoi ?

Alix – Odezenne, c’était le nom d’une dame. Elle s’appelait madame Odezenne, comme on l’écrit actuellement. Entre temps on a eu ce petit écart de mauvais goût, ce jeu de mot merdique comme font tous les coiffeurs ou les esthéticiennes tu vois : « Épile et face », O2zen, même combat (rires)

Mathia – On s’est repris juste à temps avant la sortie de l’album, après ça aurait été trop tard.

Trendhustler – Vous êtes presque au bout de votre tournée qui dure depuis quelques mois. La suite pour vous, c’est quoi ?

Alix – La fin de la tournée d’abord, on fait attention à chaque concert. Ce soir c’est Bruxelles et ça nous paraît super étrange. T’as beau savoir que t’es plus ou moins tête d’affiche et que la plupart des gens dans la salle ont sorti leurs dix balles pour te voir toi, ça reste bizarre de se dire que si loin de chez toi tu fais déplacer 200, peut-être 300 personnes. Donc, on va essayer de faire ça bien. Ensuite, il reste Grenoble, Lyon, puis notre grosse soirée à Bordeaux le 15 décembre qui s’appelle OVNI Orgie Party pour laquelle on invite tous les gens avec qui on a bossé depuis deux ans : les photographes, les réalisateurs, les peintres … ça va être une grosse soirée, de 19H à 5H du matin dans un centre culturel qui est énorme et peut accueillir jusqu’à 1500 personnes. On mise beaucoup sur cette soirée, on a passé beaucoup de temps à l’organiser.
Et après ça c’est création : retour à l’écriture, à la composition … Bon d’abord, c’est quatre mois de pause, j’annonce qu’on ne prendra aucune date pendant tout ce temps. On essaye de se vider un peu la tête, se reposer et retrouver assez de jus pour écrire. L’avantage de la façon dont on fait les choses c’est qu’on est très libre. L’inconvénient, c’est qu’on dépense beaucoup d’énergie à autre chose qu’à la création.

 

Interview réalisée par le Révérend D. pour Trendhustler et Tales From The Crate (Radio Show).

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1 Réponse

  1. 11 mars 2013

    […] Revoir  l’interview TrendHustler d’Odezenne […]

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