Interview : Speech Debelle

De passage à Bruxelles pour défendre son album « Freedom of Speech » (2012, Big Dada) sur la scène du Botanique, Speech Debelle nous accordait quelques minutes le temps d’une pause tabagisme à vocation digestive. Rencontre avec une MC qui en a … (du talent. Vous pensiez à autre chose ?)

Trendhustler – Tu as commencé à écrire à l’âge de neuf ans et tu rappais à treize. Comment expliques-tu cette vocation précoce ?

Speech Debelle – Je ne sais pas vraiment … c’est jute venu naturellement, ça avait du sens pour moi. Mais c’est vrai que c’est inhabituel. Il y a un souvenir qui m’a marqué, cela date de l’école primaire : l’institutrice nous avais demandé d’inventer une histoire à propos de Noël. Je l’ai écrite comme un poème et j’ai tout de suite su qu’il y avait un problème avec ça parce que quand la professeure l’a vu, elle m’a regardé comme si … j’étais une chose bizarre ! Je me souviens de ses yeux. Ce que j’avais fait ne figurait clairement pas dans les livres scolaires (rires). J’ai remarqué sa réaction j’ai pensé que j’avais vraiment fait quelque chose de spécial. Je ne savais pas exactement quoi mais j’avais fait quelque chose de spécial.

Trendhustler – Personne ne sait vraiment ce qu’il s’est passé pendant les quatre ou cinq ans qui ont précédé la sortie de ton premier album sinon que tu as quitté le domicile familial à dix-neuf ans … est-ce à cette période que tu es devenue l’artiste que l’on connaît aujourd’hui ?

Speech Debelle – Non, ce n’était pas une période pour devenir quoique ce soit. J’ai passé ces années à fumer, boire et à ne rien faire, il n’y a rien de remarquable à signaler à cette période. J’ai vraiment passé ces années à ne rien faire et ce serait une erreur de faire croire que c’est ce qui m’a construit en tant qu’artiste parce que peu de choses m’ont été bénéfiques dans la vie et que traîner pendant quatre ans n’aidera jamais personne. C’est une peu comme quand des gens sortent de prison en disant qu’ils y ont obtenu un diplôme, tu leur réponds : hey, tu étais en prison, tu vois ce que je veux dire (rires) !? Ce n’est pas quelque chose dont j’aime parler de toute façon.

Trendhustler – Crois-tu qu’il y ait un lien entre la précocité de ton talent et le fait que tu as ressenti le besoin de souffler pendant ces quelques années ? Étais-tu finalement trop jeune pour faire des trucs d’adulte ?

Speech Debelle – Oui, peut-être. Mais commencer si jeune avait du sens pour moi, j’étais sûr qu’écrire était mon rôle en tant qu’être humain, en tant que Corynne Elliot (son vrai nom -ndlr). Mais ça s’est peut-être manifesté un peu trop tôt.

Trendhustler – Ta musique est empreinte de mélancolie, à la fois dans les instrumentaux et dans tes textes, d’où cela vient-il d’après toi ?

Speech Debelle – Je crois qu’il y a toujours une chanson ou une période particulière de la vie d’un artiste où il se sent connecté avec la musique, créant un lien original qui l’aide à avancer dans son art. Pour moi ce sont les chansons « Human Nature » de Michael Jackson et « Slippin » de DMX. Ces morceaux sont pleins de batteries, de violons et de guitares. Ce sont trois éléments musicaux sur lesquels je ressens le besoin d’écrire. Ces chansons m’ont profondément touché et je pense qu’elles influencent toujours ma façon de travailler. La musique est un échappatoire et j’aime créer des morceaux dans lesquels je peux m’évader. Mais je crois savoir ce que tu as en tête et je dois donc préciser qu’il ne s’agit que d’un choix musical.

Trendhustler – Ton premier album, sorti en 2009, n’a pas rencontré le succès qu’il méritait et tu n’as alors pas été tendre avec ton label, Big Dada (label Hip Hop lié à Ninja Tune -ndlr). Pourtant tu es de retour sur Big Dada avec ton second long format, peux-tu expliquer pourquoi ?

Speech Debelle – Je crois que les gens n’ont pas interprété correctement ce qu’il s’est passé entre le label et moi autour du premier album. Ce que l’on appelle « succès » dans notre société est biaisé. Ça n’a rien à voir avec le fait d’être riche. Le succès c’est être heureux. Voilà ma conception. J’ai été très heureuse lorsque mon album est sorti, je le suis toujours et pour moi, presque quatre ans de bonheur c’est un sacré succès (rires) ! Je gagne plus d’argent que si j’avais un emploi régulier, même si on peut toujours en gagner plus, et je réalise à présent qu’à mes yeux l’argent n’est pas synonyme de succès dans le sens où plus tu en as, plus tu en veux. Suis cette voix et tu ne seras jamais en accord avec toi-même.

Trendhustler – Je peux comprendre cela mais tu as vraiment eu des mots très durs à l’égard de Big Dada à propos de leur gestion du premier album. Des excuses ont-elles été nécessaires pour continuer à travailler ensemble ?

Speech Debelle – Non, non, non, je ne suis pas du genre à m’excuser, je n’ai jamais été doué pour ça honnêtement (rires). Quoiqu’il en soit, il ne s’agit que d’une relation professionnelle, la seule différence entre eux et moi étant que je suis mon propre business. Et quand tu travailles avec des gens du métier, tu dois parler aussi fort qu’eux, tu dois être aussi déterminé qu’eux, et j’ai constaté que ça pouvait être très difficile parce que tu es seul face à toute une équipe. Et d’un autre coté, c’est beaucoup plus facile pour eux de te faire passer pour la méchante de l’histoire. Si je veux être entendue, il faut parfois être dure. Il n’y a que comme ça que je pourrai créer quelque chose.

Trendhustler – Je profite que tu viennes de Londres pour te demander ton avis sur l’explosion de l’énorme génération montante de MC’s britanniques aussi à l’aise sur le Dubstep, le Grime, le Hip Hop … Est-ce un phénomène que tu surveilles ?

Speech Debelle – Je crois que c’est une période bénéfique pour la musique noire en Angleterre. Ce n’est pas spécialement nouveau puisqu’il y a toujours eu des artistes noirs qui connaissaient le succès mais la grosse différence à présent c’est qu’il ne s’agit plus de nous faire passer un à la fois, c’est tout une vague qui monte ! Je pense que c’est la première fois dans l’histoire musicale anglaise qu’on assiste au succès simultané de plusieurs artistes noirs. C’est à croire que jusque là, il y avaient des types qui attendaient qu’un chanteur black disparaisse pour en faire monter un autre (rires) ! Il faut savoir que la culture noire a une grande influence au Royaume-Uni et en même temps on voit émerger une nouvelle culture actuellement, mélangeant les influences des blancs, des noirs etc. C’est en train de changer notre façon de créer. Quand j’observe ça, je me dis que c’est mon devoir de faire en sorte que de plus en plus de gens puissent s’infiltrer dans cette brèche. C’est peut-être la meilleure période qu’ait connu la musique noire en Angleterre.

Trendhustler  – … est-ce aussi vrai pour des jeunes MC’s comme Kozzie qui sont presque exclusivement préoccupés par les fêtes et les ego trips (et bien que ce soit un excellent rappeur) ?

Speech Debelle – Ça a toujours été comme ça ! Les rappeurs ont toujours joué la carte du Je suis meilleur que toi … Pense à LL Cool J ou au Wu Tang Clan. Le Wu Tang faisait des chansons pour montrer qu’ils étaient plus intelligents que les autres et c’est en suivant cette voix que RZA a écrit à propos de spiritualité, de dimensions parallèles, et tout un tas d’autres trucs que personne n’avait entendu jusque là. Et pourtant, au départ, l’intention est juste d’asseoir ta prétendue supériorité ! Il n’y a rien de mal à cela.
Même si ce n’est pas mon approche du Rap, c’est quelque chose que j’apprécie.

Trendhustler – Pour finir, que puis-je te souhaiter pour la suite ?

Speech Debelle – Plus de bonheur !! C’est le plus important, c’est ce que je suis en train d’apprendre.
J’ai presque 30 ans à présent, les choses sont en train de changer pour moi. Je rentre dans un nouveau cycle de ma vie et je souhaite juste en profiter au maximum !

Interview réalisée par le Révérend D. pour Trendhustler et Tales From The Crate (Radio Show).

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