La Canaille : « La Nausée »

Après son précédent album Par Temps De Rage, qui nous avait déjà enthousiasmé, on attendait le nouveau projet de La Canaille avec impatience. Se rapprochant de ses thèmes de prédilection, il nous livre une œuvre poétique et intense, tout ce dont le rap et ses aficionados attendaient depuis longtemps.Enfin un album profond, impliqué et authentique. Au-delà de la prose et d’un sens de la rime justes, on est transporté dans un univers qui nous rappelle étrangement notre quotidien. Tour à tour bouleversant, universel, libre et moderne, le rappeur joue avec les mots, les sons et fait remonter à la surface tour à tour le meilleur et la révolte qui gronde chez chacun d’entre nous.

Comment mieux commencer un album qu’en annonçant que quelque chose se prépare ? On n’a pas encore trouvé la réponse mais une chose est sure, La Canaille a très bien choisit l’introduction de La Nausée, son troisième LP.

Dès le premier titre, le flow est posé et introduit un discours d’emblée politique et sociétal. Quelque Chose Se Prépare repose sur des nappes musicales insufflant une ambiance presque apocalyptique, relevées par une boucle de piano mi-nostalgique, mi-angoissante ; et des scratchs signés DJ Pone qui utilise le Survival Of The Fittest de Mobb Deep, sûrement pas un hasard.

 

 

Un classique du rap français est en marche, et Redéfinition, le second titre, nous fait avancer dans ce sens. Ce morceau est littéralement une marche, cadencé par le rythme du tambour et les cuivres d’une fanfare presque militaire, d’un mouvement qui avance sur le monde, prêt à le renverser. La révolution s’annonce. Le rappeur proteste et ne s’endort pas. Le discours de résistance se met en place, scandé, brut, clair. L’armée de La Canaille se met en marche, on en est, on le suit, on le crie.

 

 

Fort de cet esprit guerrier, on enchaîne sur un titre plus classique dans la forme et dans la thématique. Car il est là, l’ennemi que l’on doit combattre. Bien que le côté revendicateur et anti-raciste du rap, omniprésent à ses origines, s’est perdu avec le développement d’un rap plus commercial et répondant aux nouveaux standards radiophoniques ; le combat est loin d’être terminé. Ce retour aux sources, à cette réalité pourtant si actuelle, continue d’ancrer le rappeur dans le combat politique. Jamais Nationale se distingue par un texte profond et nourrit le discours de la prise de conscience cher à l’artiste. Encore une fois, il appelle à la rébellion contre le courant politique extrémiste qui se répand insidieusement dans notre société.

 

 

Preuve de la gangrène des idées malsaines et déplacées, La Canaille enchaîne sur un Monsieur Madame descriptif d’une bourgeoisie qui vit dans son petit monde. Avec un ton pédant, il dénonce une classe aisée méprisante, soucieuse des apparences, attachée à son petit confort, plaçant la richesse financière au-delà de la richesse humaine. Le récit fait froid dans le dos, le son est lourd, pesant. Les notes jazzy mêlées à des sons parasites continuent de répandre l’atmosphère angoissante de cette histoire quotidienne, démonstration de la vulgarité « vicieuse et sournoise » qui se masque derrière une belle façade.

Après s’être attaqué à une bourgeoisie primaire et vulgaire, La Canaille pose sa voix dans Encore Un Peu, une ode aux anciens. Nous racontant l’histoire émouvante d’une génération aujourd’hui sacrifiée. Le titre nous raconte le quotidien et les problématiques des « petits vieux ». Mélancolique et fataliste, le rappeur change de ton et se laisse gagner par l’émotion.

 

 

Changement de décor et de génération, La Canaille poursuit son analyse des caractères de la société actuelle. Pornoland nous plonge dans un univers plus « deep » en faisant cette fois état de la misère sexuelle et de l’objectivation de la femme dans un contexte social et culturel hyper-sexualisé. Sur des sonorités lancinantes, rythmées par des samples de soupirs féminins, le rappeur dénonce l’instrumentalisation de la femme au service d’un plaisir solitaire et du fantasme masculin. Les références sont imagées, la rime bien sentie, les associations maîtrisées jusqu’à l’extase.

Sur le morceau suivant, on se retrouve confronté à un personnage haut en couleur et en intensité. Omar est le stéréotype du voisin gagné par la folie, persécuté par ses démons intérieurs. Autre versant de l’aliénation morale et mentale qui se répand dans toutes les sphères de la société. De facture plus expérimentale, le titre dénote par son côté brut et le « discours » d’Omar sur une ligne guitare/batterie orchestrée par Serge Teyssot-Gay et Lazare. En se rapprochant du slam, le ressenti en devient plus direct, l’émotion première.

 

 

Fort de son analyse de la société plus détaillée dans la première partie de l’album, La Canaille exprime son ras-le-bol, son exaspération de tous ces parasites pour nous demander où est passé Le Silence. Moment de répit, moment de réflexion, mais aussi moment de révolte, la machine est relancée par Dj Pone. La colère, jusqu’ici retenue musicalement, explose dans les cris, les scratchs et les instruments qui prennent peu à peu tout l’espace dans une saturation généralisée.

Décalé et Desséché, les deux titres suivants, abordent des thèmes différents de prime abord mais se rejoignent dans le fond. Dans le premier, le rappeur fait état de sa condition d’artiste et des problématiques liées aux standards de l’industrie culturelle. Alors que dans le second, il nous raconte la tristesse d’une relation amoureuse sur le déclin. En art, comme en amour, l’essentiel est de rester sincère, fidèle à soi-même, de ne pas vivre ou faire les choses à moitié, de ne pas faire semblant. La passion et l’authenticité sont au centre de la vie de l’artiste.

L’album touche presque à sa fin « aux pieds de la muraille du nord », conte fataliste sur l’immigration clandestine. L’épreuve est inhumaine, du début à la fin. Encore une fois, La Canaille traite d’un thème politique et social très peu abordé par les artistes, et continue son travail d’analyse et d’observation du monde qui nous entoure.

Est venu l’heure de faire entendre sa voix, de Briller Dans Le Noir. Le dub reggae de Sir Jean participe au mouvement de mise en lumière. Un flow et une ligne musicale plus up tempo incite La Canaille à répondre présent et à s ‘affirmer dans la lutte entreprise tout au long de l’EP. Après le constat, il est temps de se manifester.

Si le début était bien trouvé, la fin de l’album l’est tout autant. Signé Jacques Brel, la citation est une philosophie du propos défendu tout au long des titres. « La bêtise c’est terrible, c’est la mauvaise fée du monde, c’est la sorcière du monde, c’est la bêtise… La bêtise c’est un type qui vit et qui dit ça me suffit… C’est de la paresse je crois la bêtise… Une espèce de graisse autour du cœur (…) une graisse autour du cerveau ».

Vous l’aurez compris, La Nausée est est une œuvre entière, un objet rapologique comme il en existe peu. La référence à Sartre n’est pas usurpée. Tout comme son pendant littéraire, l’album est une forme de journal dans lequel La Canaille décrit ses observations de la vie quotidienne, les sentiments de désespoir, d’impuissance. Comment vaincre cette nausée ? Par l’expression artistique, l’exercice de la liberté créative.

A cet égard, on vous conseille fortement de jeter une oreille plus qu’attentive à son travail. Un discours artistiquement et politiquement intéressant, une belle écriture et une sensibilité émouvante, un objet musicalement recherché et travaillé, on est emballé par le fond et la forme. Et on a hâte d’aller voir ce que ça donne sur scène le 13 novembre au Café de la Danse à Paris.

« La Nausée » Tracklist

01/ Quelque chose se prépare (feat DJ pone)
02/ Redéfinition (feat DJ fab)
03/Jamais nationale
04/ Monsieur madame
05/ Encore un peu
06/ Pornoland
07/ Omar (feat serge teyssot-gay et lazare)
08/ Le silence (feat DJ pone)
09/ Décalé
10/ Desséchée
11/ La sueur des ombres
12/ Briller dans le noir (feat sir jean)