Clara au théâtre : Une famille aimante mérite de faire un vrai repas.

Nom de la pièce : Une famille aimante mérite de faire un vrai repas.
Auteur : Julie Aminthe
Comédien(s) : Olivier Faliez, Jean Bechetoille, Fanny Santer et Marie-Céline Tuvache.
Metteur en scène : Dimitri Klockenbring

 

une famille

 

Le synopsis : Une comédie grinçante sur la famille occidentale du XXIème siècle.
Une mère vampirique, un père sans travail trompant son angoisse dans un désir maniaque de propreté, des enfants partagés entre l’envie de fuir et de rester… Mais ce soir, c’est un repas de fête qu’on prépare : tendez l’oreille pour que s’y fredonne la mélodie du bonheur d’une famille aimante et son livret sucré d’attentions, d’amour, de joie, d’optimisme et de détente. On mangera tout ce que l’on aime et mérite : terrine de foie, filet mignon aux morilles et bavarois aux fruits rouges. La fête de ce soir, c’est promis, devrait les rendre encore plus heureux s’il est encore humainement possible de l’être davantage, une joie de tribu à hurler à la lune. Mais ne vous fiez pas au titre, ni au genre, car, comme toujours au théâtre, tout va de travers et se délabre sous nos yeux…

Le texte : Commençons par là! Voilà bien longtemps qu’un texte contemporain ne m’avait pas interpellé de la sorte. Cette comédie satire de Julie Aminthe, sonne juste, à chaque instant. L’engagement qui y est défendu et la lucidité du regard de l’auteur sur notre petite bulle occidentale est particulièrement alertante. Les rouages de la famille prise en étau dans les marasmes d’un système défaillant et avilissant sont dépeints avec beaucoup de finesse et nous donne à réfléchir. Le texte met en avant les névroses et les angoisses de quatre personnages lambda à travers lesquels nos propres démons sont représentés. L’anonymat et la solitude sont fortement exprimés et nous poussent à remettre en question notre manière de percevoir l’importance du social sur l’affectif.
Un texte qui mérite d’être joué et rejoué.

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Le jeu :

Olivier Faliez
Olivier Faliez en père maniaque, nous propose un jeu tout en finesse. Un corps tenu, un regard droit, le costume âpreté et les gants mapa en arme redoutable. Il oscille entre cynisme, lucidité, austérité, timidité et désespoir avec beaucoup de simplicité, de clarté et de tranquillité. Cela nous permet d’appréhender ce personnage avec plus de douceur et d’empathie. En effet, Oliver Faliez nous donne la possibilité d’aimer ce père en mal de reconnaissance. On le suit avec facilité dans les tréfonds de son âme, il nous invite à entendre sans jugement la maladie sociétale dans laquelle il se retrouve et ne nous livre pas une démonstration de jeu hystérique ou léthargique. Il tient en équilibre durant toute la pièce, sur un fil qu’il se construit, physiquement et vocalement. Cette maitrise permet à la fois à son personnage de nous inquiéter mais aussi de nous toucher. La scène de l’aveu est particulièrement intéressante, car de la répétition nait une palette d’émotions tout à fait différentes; en effet d’un bond nous passons de la vulnérabilité à la violence sans en avoir l’impression. Olivier Faliez tient son rôle d’homme ordinaire à la perfection; le fait qu’il n’exagère rien permet de mettre en exergue les difficultés que rencontre ce père et ne le fait pas passer pour un fou mais pour un homme au bord de la crise de nerfs, floué par la vie.

Marie-Céline Tuvache
Marie-Céline Tuvache campe une mère plutôt particulière. En affichant une mine inquiétante, une voix hésitant entre le trémolo et rage; des déplacements à la fois sensuels et inquiétants, une rigidité imposée au corps, le corps d’une femme meurtrie à l’endroit du coeur; elle nous permet d’imaginer le pire de cette mère, à tout moment et c’est brillant! C’est elle le point central de la pièce, car son initiative de repas nous révèle la part immergée de l’iceberg de cette famille. Dès le départ, elle parvient à nous mettre mal à l’aise. Marie-Céline Tuvache nous plait, mais la mère parfois nous irrite, nous agace, nous effraie. Elle donne le ton dès l’ouverture du bal, en apportant un caractère incestueux à cette mère, qui nous dérange d’abord, puis qui s’estompe pour laisser place à un personnage perdu et touchant, rongé par la tristesse de sa condition qu’elle noie dans l’alcool. Elle est à la fois alliée et ennemie et Marie-Céline l’a bien compris, c’est pourquoi elle ne nous ménage pas non plus en créant le doute sur toutes ses réactions. Elle nous tient en haleine. Son couple avec Olivier Faliez fonctionne parfaitement, ils s’équilibrent dans l’écoute.
Elle est la cocotte minute de la pièce; ses allers-retours entre l’enthousiasme et la colère, la détresse et la hargne, l’hystérie et l’abattement font d’elle une comédienne remarquable et donne à cette mère un caractère tout à fait inédit.

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Fanny Santer
Fanny Santer en adolescente en mal de vivre, est tout simplement superbe. Petit à petit, elle endosse ce rôle à la perfection, son jeu est juste et dieu sait que ce n’est pas simple de ne rien caricaturer lorsqu’il s’agit de jouer la jeunesse alors que nous sommes adulte. C’est un pari risqué que Fanny Santer relève parfaitement. Elle donne à l’ensemble de la pièce, par delà son personnage, une fraicheur et un espoir. Elle est la garante « respiration » du spectacle car malgré les angoisses de Justine (c’est son nom de scène), Fanny s’engage pleinement. Son corps bouge, danse, court, existe en tant que tel et nous réconforte. Elle est très expressive, ses mimiques, ses regards nous percent et nous nous sentons proche d’elle, nous avons envie de la sauver, de l’aider à s’en sortir. Elle nous fait l’aimer tout simplement. Elle prend sa place sur le plateau, brille quant elle y entre et surtout: Qu’est-ce qu’elle est drôle! Oui, c’est elle qui nous invite à entendre avec humour la situation bien glauque dans laquelle se retrouve cette famille. Fanny n’exagère rien, elle est adolescente, là pour une heure de temps, on la croit, on la suit et on est touché par sa prestation. Elle est le témoin de la fiction et de la réalité, elle est notre oeil. Il n’y a d’ailleurs que son personnage qui vient casser la convention scénographique mise en place par Dimitri Klockenbring, en traversant le plateau, en cassant les murs (même le quatrième parfois), ce qui n’est sûrement pas un hasard.

Jean Bechetoille
Jean Bechetoille pourrait bénéficier des mêmes remarques quant à son jeu. En effet, lui aussi joue l’adolescent et tout comme Fanny, il est parfaitement crédible. Tous deux ont trouvé un lien qui uni leurs personnages. Les similitudes de jeu trouvées font d’eux un frère et une soeur de 14 et 16 ans tout à fait crédibles. Mais Jean Bechetoille a ses particularités. Il relève le défi d’être présent activement même quand il ne doit rien faire. Bien entendu le rien au théâtre… C’est le tout assurément! Il joue avec beaucoup de pudeur et de retenue ce jeune garçon vampirisé par ses parents, victimes des moqueries de ses camarades, passant le plus clair de son temps happé par les jeux vidéos mais qui lit en cachette des appels à la révolte et à l’abolition du système capitaliste. Jean Bechetoille parvient à nous livrer, par sa tonicité, ses gestes simples, sa voix posée et son écoute irréprochable, un personnage présent par son effacement. Alors que Fanny porte le costume de celle qui se rebelle mais qui est retenue en permanence par la culpabilité de fuir; Jean, lui, porte le costume, de celui qui agit dans la rébellion, qui passe à l’acte, qui veut s’échapper, autrement que par la mort. Il est finalement moins morbide que le personnage de Justine et nous aide, en tant que spectateur, à nous raccrocher à une forme de stabilité inconsciente. Il nous rassure et nous apaise. Jean Bechetoille est un comédien observateur, méticuleux et rigoureux.

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La mise en scène : Dimitri Klockenbring réalise une mise en scène particulièrement riche. Une scénographie claire visuellement et plus mystérieuse musicalement. En effet, il opte pour un triptyque qui fonctionne très bien. Trois espaces sont définis, chacun représentant une pièce d’un appartement X. Tout le monde s’y reconnait, car c’est notre maison à tous. Les trois pièces ne se touchent pas et demandent aux comédiens, afin que cette proposition chimérique devienne naturaliste; une grande précision dans leurs déplacements. On sort et entre de chaque pièce par le fond de scène, et c’est comme ça. Au sol, trois revêtements: le parquet, le carrelage et la moquette. Au plafond: trois luminaires, l’halogène, le lustre et le lampion. Au delà de la praticité que sa mise en scène représente, du fait qu’elle nous plonge dans un univers que nous (re)connaissons; il y a dans ce choix du triptyque et des matières, un rapport symbolique très présent. Hormis un fauteuil, une petite table à roulettes et deux coussins; aucun autre élément de décor n’est exposé. Dimitri Klockenbring fait le choix de jouer avec nos conventions et notre imaginaire. Chaque espace a sa part d’unicité et les comédiens ne jouent pas de la même manière en fonction qu’ils soient sur du carrelage ou de la moquette; cela n’appelle pas les mêmes mouvements. Sur la moquette on s’avachit, sur le parquet on tourne en rond et sur le carrelage on marche à petit pas. On est balancé entre la chaleur et l’austérité. C’est pourquoi, lorsque le fameux repas gît sur le sol de la cuisine, le message reçu est vraiment efficace bien que particulièrement pathétique.

Les lumières sous les dalles nous proposent une alternative, un repos, un apaisement.
C’est un entre-deux de transition qui nous invite à souffler, un peu.

Le passage en fond de scène, les douches de lumières et l’ambiance sonore habillent cette maison et laissent la possibilité de croire à des fuites possibles. Outre les choix musicaux ponctuels, la pièce n’est quasiment jamais silencieuse. La rengaine opère, tout le temps. Des gouttes d’eau coulent, tapent le sol, font échos aux âmes abimés de ces quatre personnages et laisse le spectateur en suspens sur un potentiel drame.
Cela nous tient en haleine et nous invite à inventer.

En conclusion : Voici une découverte plutôt surprenante, entre une affiche « so cynique »; un synopsis « so thriller » et un théâtre « so hipster », il était difficile de savoir à quoi s’attendre ne serait-ce qu’un peu. Si j’ai décidé d’aller les voir, c’est bien parce que tout n’était pas lisse! Parce que semblait y’avoir « Anguille sous roche » ! Je ne regrette pas du tout mon choix, car j’ai pu découvrir un texte engagé et politisé, un texte qui ose parler de notre contemporanéité avec brio; des comédiens justes et précis et surtout une mise en scène originale ayant le mérite de mettre en valeur le travail de tout le monde. Je reconnais que cette pièce peut gêner si on n’ est pas prêt à se poser soi-même les questions qui fâchent et qui grattent un peu. Si on n’est pas prêt à voir le monde tel qu’il est, dans sa banalité et par conséquent dans toute sa complexité. Mais pour ceux qui aiment le théâtre par ce qu’il nous offre d’émotions et de réel, je conseille vivement d’aller faire un tour au Lucernaire !

Ps: Si vous êtes sensibles à trop de propreté, préférez les places du fond !

C’est où-quand-comment ?

Dernière ligne droite pour aller découvrir la pièce!
Les 23, 24, 25, 26, 27 juin à 19h30 et le dimanche 28 juin à 15 heures.
Au Théâtre Le Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs, Paris 6ème
Métro Vavin ou Notre-Dame des Champs.

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Avant/après, on fait quoi ?

Au Lucernaire, on peut manger, boire, lire et faire une expo!
Tout ça en attendant patiemment le début du spectacle.