Interview : Habibi Funk

Chez Trendhustler, on aime beaucoup de choses. En vrac : la musique, les voyages, le funk, la disco, la musique orientale, les histoires drôles (surtout celles d’Isidore le Citadin).
Du coup, pas étonnant qu’on ait tout de suite accroché avec Jannis Stürtz aka le papa de Habibi Funk, ce label qui vous (nous) fait onduler des hanches depuis quelques mois déjà.
C’est en parcourant le monde arabe à la recherche de pépites aux influences orientalo-disco-funk que Jannis a contribué à remettre au goût du jour une musique qui était jusqu’à présent réservée aux confins des souks, entourée de mythes et de légendes urbaines.
Habibi Funk, deux mots pour une alliance signifiant l’émergence d’un son, d’un courant, d’une musique avec sa propre histoire et son propre caractère. Bref, du disco et de la funk à la sauce habibi.

Rencontre.

TH : Comment a commencé l’aventure Habibi Funk ? Je sais que tu as beaucoup parcouru le monde arabe (et notamment le Maroc) mais quel a été l’élément déclencheur et le moment où tu t’es dit « et pourquoi pas créer un label ? » ? Était-ce seulement pour faire de la réédition ?

Jannis : Il y a eu plusieurs éléments déclencheurs qui se sont imbriqués les uns aux autres.
Le moment clé a été lorsque j’ai été au Maroc avec Blitz The Ambassador (ndlr : un rappeur originaire du Ghana signé sur Jakarta Records) dans le cadre du festival Mawazine. Durant ce voyage, j’ai trouvé le premier vinyle de Fadoul. J’étais très intrigué et j’ai commencé à faire quelques recherches mais je ne trouvais absolument rien, pas même sur Google ! C’est à ce moment là que je me suis dit que cette scène, qui est assez obscure, devait déjà l’être à l’époque et n’avait pas du tout fait la transition avec Internet et le monde du numérique.
J’ai donc développé un intérêt tout particulier pour cette scène et je continue donc à voyager régulièrement au Maroc et dans différents pays arabes.

J’ai également travaillé pour une ONG qui s’appelle MiCT et à l’époque, nous avions fait une compilation réunissant divers artistes issus d’une scène indépendante qui s’étaient illustrés à l’époque du printemps arabe.

J’ai aussi passé du temps en Tunisie où là je suis vraiment parti à la recherche d’informations en demandant à tout type de personne. Et c’est ainsi que j’ai découvert DALTON, un groupe tunisien de funk/soul des années 70’s composé de 5 membres et qui a été une de nos premières sorties sur Habibi Funk. En l’occurrence, il a fallu que je fasse un post Facebook pour réussir à contacter un des membres du groupe qui avait plus de 70 ans mais avec qui au final j’ai pu communiquer facilement.

Pour revenir à Fadoul, le process a été plus ou moins identique car j’ai fait la rencontre à Casablanca de Golden Hands – un groupe lui aussi aux influences funk/soul qui m’ont alors indiqué connaître Fadoul mais que ce dernier était mort voilà des années. Il n’empêche que 5 allers-retours plus tard, je rencontrais la famille de Fadoul et nous voici aujourd’hui au moment où nous allons rééditer son album !

Donc voilà, parfois les choses se font facilement, parfois non.

 

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TH : J’ai découvert Habibi Funk un peu comme tout le monde via tes premiers mixes publiés sur Soundcloud. On y retrouve des musiques qui viennent de divers pays arabes (Egypte, Jordanie, Tunisie, Algérie, Maroc), est-ce qu’il y a selon toi des approches différentes de la musique orientale selon les pays ? Car c’est une musique très riche et la plupart des gens ont tendance à tout regrouper dans le même panier alors que c’est intensément plus complexe que ça.

Jannis : Quand je réponds à cette question, je réponds en général en fonction des différentes niches – car nous sommes totalement dans un cas de musique de niche.

Si on se contente de ne parler que des sonorités dans un premier temps, la première réflexion qu’on peut faire est qu’il y a beaucoup plus d’influence rock/garage en Égypte et Liban alors qu’on est sur un registre beaucoup plus soul/funk/disco dans les pays du Maghreb. Je précise également que l’on parle ici uniquement des influences américaines qu’il y a pu y avoir dans ces pays là sur cette musique et non pas de la musique orientale au sens premier du terme.
C’est ainsi que par exemple au Liban, les artistes libanais ne chantaient pratiquement qu’en anglais ! Il aurait été plus intéressant pour moi qu’ils chantent en arabe (rire) mais voilà, il y a des particularités que l’on distingue entre ces pays.

Certains disposent également d’une industrie musicale un peu plus établie que d’autres, c’est le cas par exemple au Liban ou en Égypte où la plupart des releases ont été faites sur des grands labels, à l’inverse du Maghreb.

Mais au final, comme je te disais au début, on s’aperçoit que ce sont vraiment de très petites scènes où tout le monde connaît tout le monde (cf. Golden Hands et Fadoul), ce qui fait qu’au final chaque pays développe ses propres spécificités.

TH : C’est également la volonté du label j’ai l’impression. De justement donner une nouvelle image de cette musique, avec ses spécificités et au final affirmer son côté alternatif car il faut le dire, c’est une véritable musique alternative !

Jannis : Oh je ne veux pas m’accorder plus de crédits que ce que je mérite ☺
À la base, le projet c’était : « Ok, c’est de la musique, personne ne la connaît donc pourquoi ne pas faire quelque chose de bien avec ! »
Après, je pense qu’il y a un contexte particulier à prendre en compte. Il est clair que l’accueil aurait été différent si j’avais fait ça avec de la musique bulgare par exemple !

Il y a donc ce contexte, il y a eu l’époque des printemps arabes, les guerres etc. Forcément les gens se sont faits une idée du monde arabe fait de stéréotypes, qui ne vont pas forcément avec cette musique et c’est là où notre rôle prend tout son sens. La première réaction est toujours la même – autant du côté européen que des populations arabes elles-mêmes : « oh, je n’avais jamais entendu ça, c’est surprenant ». Car les gens découvrent quelque chose qui ne se rapproche pas forcément de la dimension strictement orientale dont ils se faisaient l’idée.
Il est clair que l’impact n’aurait pas été le même sans ce contexte mais dans tous les cas on est là pour faire de la musique et non de la politique !

TH : Je reviens maintenant sur Fadoul. J’ai écouté l’album que vous allez rééditer et j’ai trouvé qu’il y avait de véritables émotions qui s’y dégageaient, qui sont à la fois propre à cette musique arabe mais aussi et surtout dû au fait que c’est du pur funk ! Et le fait de combiner ces deux influences rend le tout, tout simplement génial ! Et quelle voix ! J’imagine que c’est aussi ce qui a retenu ton attention la première fois que tu l’as écouté ?

Jannis : C’est vraiment grâce à Golden Hands, ils ont vraiment été très importants.
Ce qui est spécial et assez fou avec Fadoul, c’est qu’il est unique, véritablement unique. C’est une sortie de fusion arabo-occidentale. Je me plais souvent à décrire sa musique comme du funk joué avec une attitude punk !
Car soyons honnêtes, ce n’est pas le plus grand musicien que j’ai connu, techniquement sa voix n’est pas toujours au niveau mais cela importe peu car il a cette pure et brute énergie qui se dégage et qu’on ne voit que très très rarement chez des musiciens.
Ce disque est un disque fort, dur comme la pierre et ce, sans même avoir besoin de comprendre les paroles !
Et pourtant les paroles sont très profondes chez Fadoul, ce qui est relativement rare lorsqu’on fait du funk !

 

 

Je dois retourner à Marrakech en février et je pense que je vais sûrement trouver de nouvelles pépites sur Fadoul. Quand j’ai trouvé le premier vinyle, je ne pensais pas en retrouver un deuxième par la suite. Il a beaucoup changé au cours de sa carrière et a fait énormément de choses. Même les musiciens qui ont joué avec lui ne savent pas exactement combien de projets il a sorti ! Personne n’a jamais su me le dire.
Sa famille m’a bien envoyé quelques morceaux mais je pense qu’ils ont toujours suivi de très loin sa carrière bien qu’elle la respecte entièrement. C’est une famille assez « académique » qui n’allait pas le voir en concert et qui ne prenait pas forcément tout ça au sérieux.
C’est pour ça que je pense que je ne suis pas au bout de mes surprises avec Fadoul !
J’ai d’ailleurs une autre version du morceau « Laylat Al Jabda », un peu plus classique et moins énergique qu’il avait enregistré avec un autre groupe.

TH : J’imagine que vous avez dû retravailler le son pour rééditer cet album ?

Jannis : Oh oui ! Et comme on peut l’entendre sur l’album, le son n’est évidemment toujours pas excellent mais on revient de tellement loin ! Mais c’est aussi ça la punk attitude de Fadoul, elle se ressent aussi dans le son.
On le voit sur certains morceaux, la ligne de basse est très forte au début et BOUM plus rien d’un coup comme si les musiciens s’étaient arrêté de jouer ! On a donc essayé d’arranger et d’uniformiser tout ça pour que ça ne paraisse pas trop soudain à l’écoute et pour des oreilles avisées.
Toutes les copies que l’on a récupérées n’étaient évidemment pas toutes en excellente condition mais on a vraiment travaillé très méticuleusement avec nos équipes de mastering pour arriver au meilleur résultat possible.

TH : Récemment, j’ai moi aussi fait un peu de digging et je suis tombée sur un vinyle que tu dois sûrement connaître, un vinyle de Elias Rahbani (le fils de Fairuz – chanteuse libanaise très célèbre), « Liza Liza » et qui est une véritable pépite.
Plus dans la tendance disco et beaucoup moins traditionnel que sa mère Fairuz.
Tout ça pour en venir au fait que pour tous ces artistes dont on parle depuis le début (Fairuz, Fadoul, Elias Rahbani, Golden Hands), on sent une réelle modernité qui était alliée avec beaucoup de tradition et ce côté un peu kitsch qui, au final donne tout son charme à cette musique.
Est-ce que tu penses également que c’était le bon moment pour cette musique de renaître – grâce à l’ère Internet où tout est plus accessible etc. ?

Jannis : C’est vrai que « Liza Liza » est très kitsch ! A l’époque je détestais la disco car j’ai toujours trouvé ça trop « cheesy ». Évidemment, j’ai changé d’avis depuis mais je trouve qu’il y a toujours une frontière très fine entre la cheesy disco et la bonne disco.

 

 

Mais je suis d’accord avec ce que tu dis et ça se vérifie tout particulièrement avec les libanais qui ont toujours aimé ce côté kitsch dans leur musique.
Pour être honnête, dans les albums disco de cette époque, je trouve souvent un ou deux morceaux seulement qui me plaisent vraiment. Contrairement aux albums des pays du Maghreb où je trouve que le côté cheesy est mieux appréhendé et où j’ai tendance à aimer plus de choses.

Mais l’album « The Mosaic of the Orient » de Elias Rahbani est particulièrement bon, un de mes préférés. Notamment le morceau « Dance of Maria » (qui avait été samplé par le rappeur Joell Ortiz dans son morceau « Finish What You Start » en featuring avec Royce Da 5’9)

 

 

Pour revenir à la fin de ta question, tout ça n’était pas prévu. Il est vrai que le mouvement a été entamé par Acid Arab et ils ont contribué à rendre cette musique plus accessible à un public électro.
Avec Habibi Funk, on s’adresse plus à ceux qui connaissent cette musique et qui cherchent quelque chose de nouveau à connaître. Cela se vérifie d’autant plus lorsque l’on est fan de funk ou de disco, on est toujours à l’affût de pépites inconnues !
Le process a d’ailleurs commencé en Afrique notamment au Nigéria ou au Ghana où il y a eu beaucoup de pépites qui ont émergé.
Il y a donc eu une véritable ouverture vers cette musique et évidemment qu’Internet y a joué son rôle.

Ce qu’il faut savoir, c’est que j’ai énormément appris en même temps que mes découvertes. J’ai investi beaucoup de mon temps pour apprendre. Tout ce que tu soulignes est vrai notamment sur l’impact de cette musique aujourd’hui, mais ce qui est certain c’est que rien de tout ça n’était prévu dans mon esprit. Pour te dire, quand j’ai eu l’idée de créer Habibi Funk, je ne connaissais même pas encore Acid Arab ou Disco Halal ! Je n’étais pas déjà un infiltré.

TH : Le process même de Habibi Funk, à savoir le fait de digger, de rééditer et de redonner la parole à des artistes méconnus dans le monde, forcément cela doit donner lieu à des anecdotes particulières et assez drôles, non ?

Jannis : Le plus drôle c’est de voir à quel point les coïncidences nous on fait découvrir des merveilles !
Par exemple, cette histoire avec mon coloc’. Je voulais rencontrer Ahmed Malek (un artiste algérien) et il se trouve que mon colocataire avait un ami qui étudiait au Liban. Ce même ami avait alors un ami algérien, qui a fini par se rendre compte que sa famille en Algérie était voisine d’Ahmed Malek.
Au final, ce sont à chaque fois des connexions incroyables qui se créent et qui nous permettent d’avancer !

Fadoul – « Al Zman Saïb » – disponible le 18 décembre 2015
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