Interview : Rencontre avec Sieren

On plonge dans l’univers de Sieren à l’occasion de la sortie de son nouvel album chez Ki Records.

Il suffit de se pencher à la fenêtre pour voir que tout le monde tire une tronche aussi joviale qu’un jour de pluie dans un camping inondé. Les toiles de tente sont humides et les duvets sont trempés et la plage reste vide. Gros temps annoncé sur la France et son littoral. Pas de panique pour autant, on pose la voiture dans un coin du bureau pour prendre un casque ou des écouteurs. On ne consomme pas un seul litre d’essence pour voyager sans bouger. C’est Christian Löffler et Steffen Kirchhoff qui prennent les manettes avec leur label : Ki Records.

Le label est encore assez anonyme et affiche déjà un roster à faire baver plus d’un fana de ces musiques plus ou moins intelligentes qu’on range dans les bacs electronica ou EDM. En plus de sieur Löffler qui n’a plus rien à prouver, on retrouve aussi un certain Daisuke Tanabe majestueux et un Monokle transcendantal. Vous l’aurez compris, chez Ki, la violence musicale n’est pas d’actualité et toute l’équipe s’affaire sur des sorties évocatrices.

À ces quelques noms déjà respectés et connus vient s’en ajouter un nouveau : Sieren. Un nom qu’on a pu croiser sur d’autres releases au sein de Finest Ego ou Project Mooncircle. Loin d’en être à son coup d’essai, le producteur allemand s’est fait repéré par Christian à l’occasion d’un remix de son morceau Notes sorti début 2014. Ils se recroiseront à plusieurs reprises avant de commencer à travailler ensemble.

Un coup de cœur musical plus tard, voilà que Sieren intègre la famille Ki et, en avril 2016, il sort un album magique du nom de Transients of Lights. Un long-format sur lequel il rivalise d’ingéniosité pour nous balader d’un genre à l’autre sans nous faire sentir les transitions. Difficile donc de résumer l’ensemble des 10 morceaux, mais facile de dire qu’on est en terrain connu et en terre inconnue avec un Sieren qui joue sur des sonorités que l’on connait déjà pour nous arracher à notre train-train musical.

Le premier titre – See You – est l’exemple parfait de cet album de par l’atmosphère qu’il dégage et celle à laquelle il nous fait dégager.  On a définitivement quitté ce que l’on connaît pour se laisser aller au gré des vocals et des nappes de synthés. Les morceaux passent les uns après les autres sans pour autant que l’on soit perdus dans les silences qui les séparent, ces petits soupirs nous font aller de l’avant entre les mélopées et beats atmosphériques. Frozen Light prend d’ailleurs le beat au premier mot pour le rendre tout fou et, surtout, le mettre au centre du morceau. Logique ou magique, c’est le morceau qui décroche la mention spéciale pour tout l’album.

La suite arrive sans la moindre violence et s’impose comme une évidence. Même Wavescraper et ses basses acides semblent douces. Le morceau en vient même à nous faire oublier que Sieren a une touche musicale particulière tant il explore de nouvelles possibilités au long de cet album.

Au final, on comprend vite que Matthias, de son vrai nom, aime faire de la confiture dans les vieux pots. Ici, le pot sera Ableton qu’il maîtrise à la perfection et la confiture sera cet album monobloc bourré de nombreux détails.  Soyons francs, à la fin de la première écoute, on la réécouté une nouvelle fois par gourmandise, mais aussi pour voir toutes les essences utilisées dans chacun des sons.

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Curieux comme on est, on a aussi voulu en apprendre plus sur le cuisinier en lui même. Quelques échanges de mails auront suffit pour caler une rencontre avec cet artisan et gourmet musical. Retour sur cette rencontre.


Salut Sieren. Pour commencer le plus naturellement possible. Tu peux nous dire qui se cache derrière ce nom ?

Matthias Frick, un musicien et développeur de logiciel de 31 ans.

D’ailleurs, ce nom de scène vient de ta mère. C’est le nom qu’elle portait avant de se marier. Est-ce qu’elle a joué un rôle dans ta volonté de faire de la musique ? Elle joue d’un instrument ?

Mes parents m’ont toujours soutenu quand j’ai commencé à faire de la musique. Ils ont aussi souffert de ma jeunesse lorsque j’écoutais à fond dans ma chambre des artistes qui n’étaient pas forcément dans leurs goûts musicaux. Ma mère n’a jamais joué d’un instrument, mais son père jouait du trombone dans un big-band. Après mon départ de la maison, elle a commencé à jouer du piano.
J’ai choisi de produire mes morceaux sous ce nom parce qu’il représente la connexion entre moi et ma musique. C’est une part de moi. Ce qui n’était pas le cas avec mes anciens noms que je choisissais au hasard. Ça joue un certains rôle sur la musique que je produis à présent.

Puisque tu en parles. Tes anciens noms : Matthew Adams ou encore Shawdams, tu comptes t’en servir à nouveau un jour ?

J’imagine qu’internet n’oublie jamais rien (rires). Le premier, je m’en suis servi il y a 15 ans de ça. À l’époque j’avais sorti de la musique vraiment horrible. Au fur et à mesure, la musique que je produisais a évolué et les noms aussi. Je ne pense pas m’en resservir un jour en tout cas.

Tu parlais de la musique que tu produis aujourd’hui. Comment tu la définirais ? Et, aussi, comment tu te définirais ?

Je ne suis pas vraiment bon pour me décrire. Je suis plutôt introverti. C’est encore pire si je dois décrire ma musique, encore plus depuis que j’ai commencé à travailler sur des sons aux intonations techno. Un projet qui devrait être en écoute d’ici à la fin de l’année si tout se passe bien. Mais pour répondre vraiment à ta question, je dirais que ma musique est une sorte de musique électronique rêveuse assez ambient.

Est-ce que tu penses que ta musique a évolué en vieillissant ?

Peut être. J’avoue que je n’y ai jamais pensé. J’ai fait beaucoup de musique et aujourd’hui, je ne me sens pas forcément connecté avec tout ce que j’ai pu faire. C’est différent avec ce que j’ai sorti sous le nom de Sieren.
Je pense que faire encore et toujours la même chose m’ennuie et que c’est pour ça que ma musique change. Une évolution qui se fait petit à petit en quelque sorte.

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Et, du coup, quand tu produis aujourd’hui. Quels sentiments ou sensations tu mets dans ta musique ?

Quand je produis, j’ai deux approches assez différentes l’une de l’autre. Pour la première, j’essaye de me souvenir de certains moments de ma vie et de la façon dont j’ai ressenti les choses à ce moment. Dans la seconde, j’imagine des situations ou des images et j’essaye de retranscrire le tout en musique.

Justement, tu préfères être en studio et faire de la musique pour retranscrire ces sentiments ou jouer tes morceaux sur scène et partager tout ça avec le public ?

Je n’ai jamais vraiment bossé en studio. Je me sens très bien avec ce que j’ai chez moi. Pour répondre à la question, je pense que je choisirai le studio plutôt que de jouer devant un public. Même si je pense que les deux ne sont pas comparables, je fais de la musique pour la musique et non pour me retrouver sous les projecteurs devant un public.

Tu as un côté assez geek. Est-ce que tu t’en sers pour produire ?

Ça dépend. Même si mon boulot (développeur chez Ableton ndr) est en lien avec  les logiciels et machines que j’utilise pour faire de la musique, je ne pense presque jamais à leur fonctionnement. Il m’est déjà arrivé de faire face à des soucis dans la production. De me retrouver face à une idée que je ne pouvais pas appliquer et, donc, de me plonger dans la création d’une solution par moi même. Je l’ai mis à disposition des autres musiciens, mais c’est avant tout des outils que j’ai créé pour ma musique.

Pour Transients Of Light, par exemple, j’ai utilisé mes connaissances en programmation pour développer une application interactive avec le morceau See You. Elle est toujours disponible pour les iPhones et iPads.

Ça m’a permis d’apprendre pas mal de choses puisque je n’avais jamais travaillé avec l’image ou avec ce qu’on appelle le codage créatif. C’était aussi marrant d’utiliser ce que je fais au boulot tous les jours pour ma propre musique.

Puisqu’on parle de ton dernier album, comment s’est faite la rencontre avec Ki Records ?

J’ai eu l’occasion de jouer avec Christian à Münster il y a déjà quelques temps. On est resté en contact depuis. J’ai ensuite rencontré Paul (co-fondateur de Ki) un jour où Christian jouait sur Berlin. C’était à l’époque de la sortie du LP de Sean Piñero. Album pour lequel j’ai eu le coup de foudre. J’ai ressenti une connexion direct avec le label et j’en ai parlé avec eux.

Quand on écoute l’album, on a l’impression que tu as essayé de produire des sons différents tout en gardant une ligne directrice. Comment tu en es arrivé à ce résultat ?

Ça m’a pris du temps de produire tout l’album. Son histoire commence en 2013 quand j’ai déménagé à Berlin et s’achève à la fin de l’année 2015. Au tout début, je travaillais avec Robot Koch avant son départ pour Los Angeles. Il était très rapide sur Ableton pour tester des idées différentes et d’une manière ou d’une autre, sa façon de faire m’est restée.
Tout Transients Of Light a été fait sur mon PC puisque j’avais vendu une bonne partie de mon matériel en venant m’installer sur Berlin sans rien racheter. J’aime beaucoup l’idée de pouvoir emmener mon studio avec moi pour produire partout où je vais.

C’est assez dur de ne garder que certaines sensations quand on produit. J’ai quelques souvenirs concernant certains des morceaux de l’album. L’idée initiale de Chroma a été écrite pendant que je rendais visite à mes parents à la campagne. Staircase revient sur la sensation que j’ai pu avoir en dévalant un escalier pour attraper un train pour avoir un vol  pour Londres. Le morceau retrace aussi tout ce qui me reste de ce voyage.

See You est un « killer tune » avec son atmosphère et les recherches dans le son. Comment tu as eu l’idée du premier morceau de l’album ?

Pour ce morceau, j’ai commencé sans vraiment savoir vers quoi j’allais me tourner, je jouais avec des synthés et des effets sans chercher un truc précis. Dès que je suis tombé sur le son qu’on entend sur le morceau, j’ai compris ce que j’allais en faire. C’est souvent comme ça que je commence les morceaux, mais ça ne veut pas dire que chaque idée est bonne. Pour chacun des morceaux de Transients, il y en a sans doute 10 que je n’ai pas fini.

En écoutant l’album, on a ressenti un côté onirique ou rêveur dans tous les morceaux. Du coup, on voulait parler de rêves. Pour commencer, si tu pouvais le faire, sur quel série ou film tu aimerais travailler pour faire la bande originale ? Et pourquoi ?

 Ça doit être compliqué de travailler sur une série. Il y en a certaines que j’aime beaucoup comme Person of Interest, Mr. Robot et Halt & Catch Fire. Le fait de travailler dans le développement et d’aimer la cryptographie et les logiciels de protection de la vie privée font que j’aime ces séries. Il faut dire que les responsables de leurs bandes originales sont très doués et, en tant que musicien, travailler pour eux serait vraiment excitant. Je regarde aussi quelques comédies, mais je ne pense pas que ma musique puisse coller à ce genre.

Pour ce qui est des films, j’ai toujours adoré la bande originale de Lost In Translation. C’est sans doute mon film préféré et le travail sur l’atmosphère et la musique me parle énormément.

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Et quelle serait la collaboration rêvée pour toi ? Tu peux choisir n’importe qui.

Je n’ai pas de nom précis à donner. Je pense que je choisirai quelqu’un qui repousse les frontières entre les genres pour tenter de nouvelles choses. Ce serait un bon moyen d’apprendre de nouvelles choses. C’est un aspect important à mes yeux que de collaborer avec d’autres artistes pour expérimenter et découvrir. Pour citer quelques noms sans ordre particulier, je dirai : John Coltrane, Holly Herdon, Aphex Twin, Jamie XX, Gil Scott-Heron et Objekt.

On va remonter dans le temps maintenant. Pour revenir à ton premier souvenir musical. Tu nous le raconte ? 

J’ai récemment retrouvé une photo de moi. J’avais deux ans et je jouais avec une espèce de charley en métal sur les genoux de ma mère. Je pense que c’est mon premier souvenir ou contact avec la musique.
Il y a quelques années, j’ai eu des Kalimbas. Un instrument africains qui ressemble à un piano avec des tiges en métal qui sort un très beau son, mais aussi très court. J’en ai trouvé un autre sur un marché au puce et j’en ai acheté un vrai en ligne. Depuis, ils sont toujours avec moi.

Et quel est ton meilleur souvenir ? Un concert, une session en studio ou peut être une découverte ?

C’est dur comme question ! Euh… J’ai le droit de parler d’une émission de radio ?

Oui, bien sûr. Pas de soucis.

Depuis quelques temps je suis le show de Klaus Fiehe qu’on pourrait décrire comme la version allemande de Gilles Peterson ou de Mary Anne Hobbs. L’émission est diffusée dans l’état dans lequel j’ai grandi, dans l’ouest de l’Allemagne. C’est là que j’ai entendu parler de dubstep pour la première fois en 2005 et c’est aussi là que j’ai entendu un morceau de Burial pour la première fois. Ça a été une de mes sources de découvertes même si depuis mon installation à Berlin de je l’écoute moins. J’écoute aussi très souvent BBC 6 Music sur le net, c’est un très bon moyen d’écouter tous les styles musicaux.

Pour parler de morceaux et de leurs découvertes. Je peux en nommer quelques uns, mais je choisirai surtout Fahrenheit Fair Enough de Telefon Tel Aviv. Je l’ai réécouté il n’y a pas si longtemps et pour un album sorti en 2001, on a l’impression qu’il est sorti la semaine dernière. C’est assez hallucinant quand on regarde les évolutions technologiques qui se font en matière de musique ces derniers temps.

En préparant l’interview, on s’est rendu compte que tu avais fait de la radio. Il y a quelques années tu travaillais dans le studio de la radio étudiante Hertz 87.9. Est-ce que tu peux nous faire une petit playlist ?

Je vais essayer, mais j’écoute beaucoup moins de musique qu’à cette époque. Je me souviens que je recevais les promos de la part de beaucoup de labels. Ça me permettait d’avoir une bonne vision d’ensemble de ce qu’on pouvait écouter. Je vais faire en sorte de ne pas me limiter à la musique électronique et proposer de tout.

Pour t’aider, on va prendre des situations et tu nous donnes le premier morceau qui te passe par la tête. En premier, un morceau pour se réveiller ?

Ellie Gouding – Here’s To Us. La première fois que j’ai entendu ce morceau c’était dans une émission. J’ai tout de suite aimé le côté énergique et la mélancolie qui sont dans le morceau.

Un morceau pour le café du matin ? Ou le thé ?

Dustin Tebutt – Bones. Je ne me souviens pas comment j’ai trouvé ce morceau. Il a un côté feu de camp qui, je pense, peut s’appliquer au café du matin.

Un morceau pour chanter sous la douche ?

Frightend Rabbit – The Woodpile

Pour aller quelque part en voiture ou en transport en commun ?

Djrum – Lies. Il vient de l’album Seven Lies qui est sorti au moment où je venais de m’installer à Berlin. Je l’écoutais souvent en prenant le U-Bahn et quand je le réécoute je me souviens des stations dans le coin de Neukölln.

Un son pour aller à un rendez-vous important ?

Om Unit – Le Seign

Pour voyager à travers le monde ?

Foals – Olympic Airways. Un de mes morceaux favoris. Bizarrement, il parle du fait d’être coincé dans un aéroport.

Pour aller boire un verre avec des amis ?

Phoenix – Too Young. Parce que pourquoi pas ?

Pour sortir le soir ?

Objekt – Glanzfeld

Pour l’atterrissage de lit (en bonne compagnie ou non) ?

Synkro & BOP – Blurred Memories

Un morceau pour dormir et rêver ?

My Bloody Valentine – Sometimes

Et, parmi tous ces morceaux, si tu devais n’en garder qu’un seul  ?

Sans hésiter, je dirai Olympic Airways des Foals. Plus ou moins à cause des souvenirs auquel il me renvoie.

Pour finir, est-ce que tu as un slogan un proverbe à nous partager ou un dernier mot ?

Si j’avais un slogan, il devrait changer chaque année. En tout cas, merci à vous pour l’interview !


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Transients of Light est disponible ici et .

La playlist réalisée par Sieren est dispo ici.

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