Interview : Laura Caillaux

Salut Laura,

Tu affubles de masques des mecs en costards dans tes collages. A moins que tu n’affubles de costards des mecs en masque… Quelle est l’idée ?

Salut,
Je dirais que j’affuble de masques des mecs en costards, mais pas dans le sens du déguisement, plutôt du révélateur. Ces masques quand tu les vois ils sont vraiment impressionnants, ils sont vivants, même derrière une vitrine ou sur une page de bouquin. Tu sens vraiment qu’il y a un truc derrière, un truc qui s’exprime, qui te regarde et qui te parle. Du coup moi dans l’idée, je voulais dessiner des mecs complètement uniformisés, des cols blancs, comme y’en a partout aux heures de pointe et leur donner des masques vivants, pour qu’ils puissent montrer leur personnalité. Après voilà quand je les colle dans la rue, je crois qu’il ne faut pas trop chercher, ils ne m’appartiennent plus, j’essaye de les coller en taille humaine. Ils sont ce qu’ils sont, et ils font ce qu’ils veulent, c’est plus juste des mecs avec des masques, c’est des personnes à part entière, ils ont ce visage-là, c’est leur visage, ce n’est plus un masque.

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Essaies-tu de réintroduire quelque chose de magique, de sacré, par l’intermédiaire de ces hommes masqués et ces masques en particuliers, en les collant sur les murs ?

Non, je ne pense pas. C’est sûr qu’à l’origine, ces masques sont des masques rituels Africains, ce sont des objets sacrés, pas forcément voués à perdurer dans le temps d’ailleurs. Mais ce côté sacré, utilitaire, c’était leur vie d’avant, leur première vie peut être. Depuis ils ont fait du chemin, entre les pillards, les collectionneurs, les conservateurs, les éditeurs… Pour arriver là sur le mur de la ville. Ils ont perdu de leur pouvoir entre temps, c’est sûr. J’espère que je leur donne une nouvelle vie en les dessinant. Je ne connais pas l’origine de tous les masques que je dessine, ni de quel rite ils étaient l’objet. Je pourrais savoir vu tous les livres que j’ai, les croquis dans les musées avec annotations tout ça. Mais c’est pas vraiment ça qui m’intéresse. Comme je disais, de toute façon la part de sacré en eux, elle est là et elle se voit tout de suite, on y peut rien, c’est eux, ils existent comme ça. C’est pour ça qu’ils me fascinent, j’essaye de les comprendre en fait je pense, mais pas anthropologiquement tu vois. J’essaye juste de les écouter. Alors en eux même ils sont sacrés, mais moi en les collant sur les murs, non, c’est pas ce sacré que j’essaye d’introduire. En les collant sur les murs, soyons francs, je crois que j’essaye juste d’attirer le regard du passant, et si ça en fait rigoler ou si ça en interroge un, c’est cool. Et s’ils attirent le regard, après, c’est peut être grâce au mystère du masque…

Laura Caillaux

On pourrait faire un parallèle entre ce travail et le travail de Miss Van ou Levalet…. Quelles sont tes inspirations ?

Alors je ne connaissais pas Miss Van ni Levalet… J’ai regardé sur google image, en fait Miss Van je connaissais de vue mais je savais pas qu’elle s’appelait comme ça. Et Levalet bah c’est bien cool ! Je pense que comme beaucoup de citadins, j’aime bien les collages, les pochoirs, les graff…ça fait partie de nos villes. A une époque j’aimais bien Blek Le Rat, mais je pense pas être particulièrement inspirée par les street artistes. Par contre, j’ai été super touchée par l’histoire de Zooproject, la vie de ce mec, ce qu’il a fait, ses positions, sa démarche, c’est super courageux. Super humble. Un mec qui va au bout, ça force le respect.

Il y a quelque années, j’ai vu des énormes graf « 1UP » apparaitre sur les façades aveugles des immeubles, fait au rouleau, tout bancales, mais immenses. C’était un truc que j’avais jamais vu, j’aimais bien. Après j’ai regardé des vidéos qu’ils font, notamment les wagons de métros qu’ils peignent en 5 min, ils s’y mettent à 10, c’est hyper beau comme mouvement, on dirait une danse. J’aime bien cette énergie, le côté coûte que coûte, tu sens que les choses bougent. Après moi je suis beaucoup plus sage hein. Mais ce genre de truc ça me motive. Ce que j’aime bien avec le street art, c’est hyper naïf, mais c’est que la rue est à tout le monde. Pas de porte de galerie à franchir. Ça apparait puis ça disparait, on s’en fout c’est comme ça. Y’a pas de place pour l’inertie, ça bouge, y’a toujours du neuf. Y’a pas de valeur pécuniaire en jeu. Je crois que ce n’est pas mal la guerre des égos mais c’est ça qui permet un renouveau.

Laura Caillaux

Ça me fait penser au graffeur BLU, il a entendu que sa fresque à Berlin avait fait monter le prix des loyers autour, du coup il l’a recouverte. C’est cool, ça veut dire beaucoup sur le bonhomme. Y’a pas beaucoup d’artistes qui feraient ça.

Pour moi, peindre ou coller dans les rues, c’est pas particulièrement pour rendre belle la ville, c’est plus pour la voir autrement. Regarder des coins que tu n’aurais pas regardé. Arrêter de regarder que ses pieds.

Zut j’ai divagué, pour revenir à mes inspirations, j’aime beaucoup la photographie argentique noir et blanc (Sergio Larrain, CAPA, Plossu ou Riboud…) et la BD (Larcenet, Matsumoto, Schuiten & Peeters, Frank Millet…).

Qui se cache sous le masque de ces personnages masqués ? Un être monstrueux, les yeux injectés de sang, qui voterait N. Sarkozy ? Y a-t-il un autre masque sous ce masque à la manière des poupées russes ? Est-ce leur vrai visage ?

Ahah non je n’espère pas que les mecs que je dessine votent Sarko ! On sait jamais remarque… Par contre c’est leur vrai visage, en dessous, c’est eux, c’est toi, c’est moi quoi… Monstre ou non, c’est nous.

Laura Caillaux

J’ai vu que tu avais bossé avec Nekfeu et Kohndo sur un clip… Tu peux nous en dire plus ?

Alors ça c’est par le réalisateur du clip, Clifto Cream, je crois que Nekfeu est son ami d’enfance. On partageait le même atelier l’année dernière, il a vu ce que je faisais, du coup il m’a proposé de faire des dessins dans mon style pour ce clip. C’était super de bosser avec lui, ce mec a vraiment un talent fou, il est formaté par rien, il s’est vraiment créé un univers. Pour nous, c’était plus un featuring de dessinateurs que de rappeurs. Le résultat est assez spécial, ça plaira pas à tout le monde, c’est sûr, mais moi je trouve que ça envoie.

Tu as également édité différents bouquins, certains ayant pour thème le masque. D’où te vient cet intérêt pour ce sujet ? Organises-tu des soirées déguisées auxquelles on pourrait venir avec la team TH ?

Ahah je crois que moi-même je kifferais pas du tout aller à une soirée déguisée avec mes hommes masqués. Je vois l’ambiance bien cheulou un peu « eyes wide shut ». Mais si jamais on se fait ça, promis je vous invite !
Je t’avoue que je ne me souviens plus exactement quand ça a commencé avec les masques. Y’a quelques années je m’arrêtais jamais de dessiner, partout. Les masques, je crois qu’ils m’ont tout de suite fasciné. Mais ça restait dans mes carnets. Et puis un jour, j’ai fait parler les masques, pour un fanzine en hommage à un copain, il avait des masques africains dans sa chambre, pour moi les masques c’était lui. Voilà je pense que ça a commencé comme ça, et puis une fois que tu joues à faire vivre les masques tu t’arrêtes plus.

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