La Synthwave mise en perspective

L’histoire de la culture pop est formelle : exciter la nostalgie du chaland pour continuer d’exploiter des filons taris 20 ans auparavant fait partie intégrante de la nature humaine (enfin de sa composante commerciale).

Aujourd’hui, l’évolution de l’industrie et de la distribution musicale vers une forme d’artisanat contribue à l’émergence d’un genre que j’aime bien et que j’avais envie de partager avec toi : la Synthwave.

Si l’on devait en donner une définition, on dirait qu’une production du genre consiste en la mise en abîme d’images et de musiques caractéristiques des années 80, dans un style oscillant entre la parodie et la célébration nostalgique. La distance critique et la tendresse. Le ying et le yang.

Le fait que la réappropriation de l’art par les artistes aboutisse à l’existence d’un genre musical régi par un Bushido aussi cool incite à la curiosité quant au processus de son émerence.

On s’intéressera donc dans un premier temps au contexte et à l’historique du truc.

I°/ Au commencement était le verbe

Michel & Michel & Bébel
Dj Bébel, Michel et Michel. Séance de Brainstorming

« Michel, remasterise moi ces vieux vinyls sur cédés  et fourgue m’en un max ! – Dj Bebel »

Et la lumière fut.

Gamins, nous en entrevoyions une infime part du rayonnement à travers ces pubs -dont la durée de certaines frôlaient le quart d’heure- pour les coffrets compilant les tubes des années 60 Et 70. Des coffrets de Johny, Aznavour, Brandt, Mitchell, les Stones, les Bee Gees, Ray Charles, BB King, les Jaksons 5 … (je te laisse compléter la liste, y en aurait pour des plombes, sinon).

Le phénomène s’est adapté au fur et à mesure des générations entrant dans la vie active et disposants de sousous dans leurs popoches. Le début des années 2000 vit renaître exactement la même entourloupe, sous le nom de « Revival ». En France, tous les génériques des dessins animés de la transition 70-80 y sont passés, puis Chantal Goya se retrouva à refaire des tournées avec Jean Luc Lahaye (le choix des références pour illustrer cette deuxième vague, c’est cadeau).

Bref, on réédite la même, on vend, le client revit sa jeunesse et l’artiste touche sa com, tout le monde est content.

II°/ Quand la nostalgie imprègne les créateurs

Au delà de l’exploitation commerciale, cette époque voit arriver un certain nombre d’artistes qui, à défaut d’innovations techniques majeures dans la manière de créer du son (on avait déjà samplé  et vendu de toutes les manières possibles et imaginables ce qui existait déjà), produisent leurs propres mélodies en veillant sciemment à ce que leur groove affolent ta fibre nostalgique.

Bien que l’on ait commencé à réellement parler de Synthwave au début des années 2010, on sentait quand même méchamment venir le truc.

Tout d’abord les Dafts : Les chansons de leur album « Discovery », en plus de sampler la moitié de la discographie de Sister Sledge, Prince et Serrone, ont vu leur clip réalisés dans les studios Toei par Leiji Matsumoso lui même :

Aerodynamic Interstellar Band
© Studios Toei

Les mélodies saturées avec des synthés analogiques et du vocoder, les clips réalisés par le créateur d’Albator, puis compilés en un long métrage sorti deux ans plus tard, on voit que les producteurs ont déjà en tête de faire graviter un petit univers autour de l’oeuvre initiale (l’album). D’ailleurs, ce n’est pas comme si les Daft Punks n’étaient pas restés dans la même dynamique en sortant leur album suivant.

De même, bien qu’illustrant des compositions ne se réclamant pas spécifiquement de cette influence, certains clips des morceaux de Justice ne sont pas mal dans leur genre. Pour le kiff (ou pour rappel) le clip de « New Lands » (2011) compile à lui tout seul un sacré paquet des caractéristiques qui nous intéressent ici :

Une trame scénaristique dans le clip, un univers rétro-futuriste, une violence brute affichée comme légitime (un peu comme dans bon nombre de films hollywoodiens de l’époque Reagan), quelques ralentis et freeze-frame façon manga, un héros qui fait furieusement penser à Snake Plissken dans New York 1997 (ou à Big Boss dans Metal Gear Solid), un sport qui évoque le Roller Ball … Tout y est.

De là à dire que les bases du genres sont posées, il y a quelques pas à ne pas franchir, mais force est de constater qu’il y a quelque chose dans l’air. D’ailleurs, bon nombre d’artiste d’Ed bangers Records (qui produisent Justice) font carrément partie intégrante du processus d’émergence de la Synthwave comme nous allons le voir.

III°/ Bon, ça a vraiment commencé quand ?

D’aucuns citeraient David Grellier et Kavinsky comme précurseurs. L’un a sorti sorti en 2008 le premier EP considéré comme réunissant les caractéristiques du genre (Teenage Color), le second a composé les morceau le plus emblématique de la BO de Drive en 2010, Mais derrière Nightcall (et Kavinsky), il y a du monde aux manettes (Je cite Wikipedia) :

Morceau […] produit par Guy-Manuel de Homem-Christo des Daft Punk et mixée par l’artiste français SebastiAn. La chanteuse brésilienne du groupe CSS, Lovefoxxx collabore au morceau au chant, la partie vocale incluant également des remixes de Xavier de Rosnay du groupe Justice, de Jackson and His Computer Band et de Breakbot.

J’te l’avais pas dit ? La fine équipe au complet !

La sortie du film Drive fait office de catalyseur : vestes en cuir, testarossas, chevrolets camaros, motos , courses poursuites, fuite éperdue d’un destin qui finira par rattraper les héros façon tragédie grecque. L’album de Kavinsky, « Outrun » constituera l’ossature – et le nom – d’un sous genre de la Synthwave à lui tout seul. Bien que les morceaux les plus emblématiques de l’album restent « Nightcall » et « Roadgame », le clip qui illustre le plus le délire, c’est celui de « Testarossa autodrive » :

Les inspirations apparaissent comme plus assumées. Les basses de synthé analogique et les tambours  se font plus présents. La mise en scène des clips est plus scénarisée, et met souvent en exergue une tension dramatique exagérée, façon films ou animes de série B.

Partiellement relayées sur les plateformes de diffusion, la distribution des productions s’intègre dans le flux d’une autre production, plus mastoc : le flim (qui tu l’auras compris, n’est pas un flim sur le cyclimse, mais sur des bagnoles).

L’EP sur l’OST en 2011, la pub mercedes en 2012, puis release de l’album en 2013. Toujours est il que la promotion des oeuvres s’étant majoritairement faite en ligne, la vaïbz a fatalement inspiré.

IV°/ Parodie, Chill et persistance

La simplification du processus de production, l’accessibilité accrue du matos, la démocratisation des moyens de se diffuser et le monde regorgeant de plein de jeunes fanatiques talentueux, la mayo a vite pris. Nombre d’artistes auto-produits se sont appropriés ces codes. Affranchis des contraintes liées aux circuits de promotion et de distribution commerciaux traditionnels (on ne cherche plus à vendre, on cherche du clic), le genre a connu un soubresaut parodique dont tout le monde s’accordera à dire que le point d’orgue fut et restera le film « Kung Fury », produit par le suédois David Sandberg et sorti en 2016. Si tu ne l’as pas vu, je te laisse en juger par le pitch de la fiche Allo Ciné retranscrit ici tout spécialement pour ceux qui auraient la flemme de cliquer sur le lien quatre lignes plus haut :

« Détective à la police de Miami et adepte des arts martiaux, Kung Fury entreprend un voyage dans le temps depuis les années 80 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Son objectif : tuer Adolf Hitler, alias « Kung Führer », et venger son ami tué par le leader nazi. Un problème technique va le conduire jusqu’à l’époque Viking »

Ces 31:03 de nanard testostéronés sont gratos sur youtube, pour celles et ceux qui ne l’auraient pas vu. Y a David Hasselof en guest. D’ailleurs il chante dans le clip du film :

 

A défaut de plaider pour l’établissement d’un genre artistique formel, la dimension parodique du mouvement a fait office de shaker niveau inspiration. Tout le monde s’est mis à récupérer de vieux morceaux de disco, de funk, de musiques d’ascenseur, à tâter du pitch pour en accentuer l’effet lancinant, à monter de vieilles vidéos VHS,  à appliquer des effets de perdition de qualité ou à y incorporer à la truelle des images dont le kitsh se doit de confiner à la décadence bling bling. On ne rechigne pas non plus ça et là à quelque incursion ou mix anachronique, comme mu par un besoin d’accentuer le décalage.

Le genre se recherche encore. Nostalgie ? Parodie ? Celui-là peut parfois confiner à la mémification psychédélique :

De cette effervescence anarchique, aussi appelée « vaporwave » on peut toutefois dégager les principaux sous genres, outre l’outrun cité précédemment.

Le Future Funk, plutôt que de reprendre l’iconographie des flics, des voyous, des reptiles, des zombies, des ninjas et des vinkings, reprend celle des animes japonais des années 80-90. Beaucoup de morceaux de funk japonaise sont re-mixés sur des beats plus actuels.

Dans le même univers symbolique, mais sur une tonalité (encore) plus kitsch, on distinguera la City Pop. La musique se fera moins criarde pour laisser place à l’amplitude et à la ferveur d’un.e interprète japonais.e ( note que dans ce cas précis, l’écriture inclusive allège le style, mais ne t’épargnera pas d’une divagation compulsive. Le choix du lien, c’est cadeau aussi, jeune beatnik). Le résultat remémore les séquences Chill dans Nicky Larson. Casino, Lucky Strikes et chemise hawaïenne sous costard blanc.

V°/ Stabilisation du genre ? Pas pour tout de suite…

Les genres et les univers s’entrecroisent, convergent, divergent si bien qu’il est difficile de classifier un morceau ou un clip. Ce qui est listé plus haut ne représente jamais plus que les tendances de la synthwave plutôt que ses sous genres. Mais malgré cela on sent un courant, que quelque chose se construit. Pour peu que l’on se donne la peine de chiner sur les internets, on trouve des mixs et des morceaux qui s’écoutent bien, des vidéos qui -malgré leur nature volontairement hypnotique- instillent une véritable résonance émotionnelle. On se souvient, on découvre, on chille, on exalte, bref, on kiffouille.

Ce kiffouillage, c’est la principale raison de la longueur de cet article, plus qu’une volonté d’exhaustivité. C’est super sympa d’avoir tenu jusqu’ici pour me lire. En remerciement, et pour illustrer l’ambivalence de la synthwave un générique de fin : The midnight (feat. Nikki Flores) – Jason.

Official Release :

Version détournée, pitchée, memifiée :

Allez, bisous !