Osamu Kitajima : un senseï de la fusion.

C’est toujours plaisant de découvrir des artistes pour qui la fusion ne se cantonne pas à la superposition de différentes trames musicale calées sur un même tempo. Concernant Osamu Kitajima, ça fait un certain temps qu’il roule sa bosse.

Né en 1949, ce n’est qu’au bout d’un long parcours qu’il se hasarde à la synergie musicale. En effet, c’est à Chikasaki que leur jeune Kitajima s’initie au piano et à la guitare classique. Son talent se forge alors dans un classicisme et une rigueur qui contrastent avec l’esprit rock qu’il tente d’embrasser plus tard en joignant un groupe au milieu des années 60. Il développe parallèlement une passion pour les instruments traditionnels japonais (instruments à corde et tambour).

Bentaïzen : psychédélique par tradition

Lorsque son groupe se dissout à la fin des années 60, survient l’alchimie. Plus qu’un mélange entre rock et musique traditionnelle japonaise, on ressent dans « Bentaizen » (son premier album) la tension entre sa rigueur et son goût pour la fantaisie et l’expérimentation. L’album est sorti en 1974, témoignant ainsi de la longueur du processus ayant abouti à ce que deux genre musicaux antagonistes se transcendent :

On est alors dans une période où le caractère psychédélique de la musique produite se prête particulièrement à ce genre d’expérience (New age, Woodstock, etc.). Beaucoup d’artistes célèbres se sont fait le kiff d’intégrer  des genres traditionnels à une trame de fond relevant du style de musique qu’ils maîtrisent. La spécificité d’Osamu Kitajima réside dans le fait qu’aucun style composant sa délectable tambouille n’en absorbe d’autre . Tous les morceaux de son album peuvent être également appréciés comme de la musique japonaise mâtinée de rock psychédélique ou comme sa réciproque. La réversibilité est totale.

Au delà du caractère particulièrement abouti de la prise de la mayonnaise, on ressent une patience et une maîtrise telle qu’on en vient à considérer l’art dans sa dimension éthymologique : le savoir-faire obtenu par la pratique et le travail, plus que par le talent inné. Chaque mesure est millimétrée, bien que riche en effets de styles : décalages rythmiques, associations instrumentales insolites, riffs de gratte de malade, mandalas chamaniques… Bordélique sur le papier, incroyablement abouti à l’oreille. Qui eût cru que l’antagonisme même du freestyle puisse être aussi appréciable ?

 

Masterless Samurai : la confirmation d’un style

L’impression d’une fantasie guindée dans une grande maîtrise est intacte sur un autre de ses albums, sorti en 1978 : Masterless Samurai.

Moins porté sur la vague psychédélique, cet album se veut une tonalité plus jazzy voire funky. Tous les instruments des univers de Kitajima virevoltent : piano, saxo, basse, batterie et clarinette se mélangent au koto, au shamisen, au biwa, au taiko. Et une fois de plus, avec le casque dans les oreilles, on ne sait pas si on se transforme en ninja sur le dance floor ou en pimp buvant son thé vert à genoux sur un tatami.

 

Dragon King : la normalisation

Les évolutions ultérieures du style de Kitajima, perceptibles dans ses albums suivants glissent vers une inspiration plus pop. Les instruments traditionnels sont toujours présents, mais s’associent à des sonorités plus synthétiques. La maîtrise et l’inspiration demeurent, mais la musique pert (à mon sens) de son caractère brut. Paradoxalement, à force de faire de la fusion, l’artiste a fini par totalement intégrer les automatismes de son art. L’énergie animant sa création se perçoit comme (très) légèrement émoussée. Les morceaux de l’album Dragon King sorti en 1981 restent des bijoux de composition, mais dont une part substantielle tombe dans un travers que Kitajima parvenait à éviter d’un saut de cabri dans ses jeunes années : celui de l’absortion d’un style par un autre :

C’est finalement à postériori que Kitajima aura mis en valeur son talent inné (celui d’une fusion totale) dont l’expression n’aura jamais été aussi perceptible que dans Bentaizen et Masterless samurai. Osamu Kitajima n’en restera pas moins un précurseur ainsi qu’un contributeur prolixe d’une pratique musicale très répandue aujourd’hui.

Son dernier album est sorti en 2013, et il compose encore à ce jour . Longue vie au Senseï !